Le pouvoir citoyen au Sénégal : un héritage en quête d’institutionnalisation
L’alternance politique de mars 2024 au Sénégal, marquée par l’élection de Bassirou Diomaye Faye, a été interprétée comme l’avènement d’un pouvoir citoyen réaffirmé. Pourtant, deux ans après cette victoire électorale historique, les défis persistent : l’essoufflement démocratique guette si les mécanismes institutionnels ne s’adaptent pas aux aspirations citoyennes. L’abandon de la saisine directe de la Cour constitutionnelle par les citoyens illustre cette lacune majeure, privant les Sénégalais d’un recours essentiel pour défendre leurs droits fondamentaux.
Cet article explore les racines historiques et culturelles du pouvoir citoyen au Sénégal, tout en analysant les crises actuelles et les pistes de refondation. En s’appuyant sur des penseurs contemporains comme Pierre Rosanvallon et Cynthia Fleury, ainsi que sur les traditions africaines (vertus wolof, penc, institutions délibératives), il propose une articulation inédite entre modernité juridique et éthique civique.
Généalogie du citoyen : entre héritages grecs, africains et modernes
1. La citoyenneté à l’épreuve des siècles : de la cité grecque aux démocraties contemporaines
La notion de citoyenneté plonge ses racines dans l’Antiquité grecque, où Aristote définissait le citoyen comme un acteur participant activement à la vie politique. Cette vision, bien que limitée aux hommes libres, posait les bases d’une démocratie participative. Rome, quant à elle, a introduit une citoyenneté abstraite, fondée sur des droits juridiques plutôt que sur l’engagement direct. La Révolution française a ensuite fusionné ces deux héritages en proclamant la souveraineté populaire, tout en excluant femmes, esclaves et classes populaires.
Au XXe siècle, le sociologue T.H. Marshall a théorisé une citoyenneté stratifiée, évoluant des droits civils aux droits politiques, puis sociaux. Mais c’est Pierre Rosanvallon qui a révolutionné la réflexion en identifiant la contre-démocratie : un ensemble de pratiques (vigilance, veto, jugement) qui complètent la démocratie représentative, sans s’y substituer. Cette approche met en lumière la défiance systémique envers les institutions, tout en soulignant l’importance des mécanismes de contrôle citoyen.
Pour Cynthia Fleury, la citoyenneté ne se réduit pas à des structures, mais repose sur des subjectivités individuelles : l’individuation, le courage et la lutte contre le ressentiment. Dans un contexte sénégalais, ces concepts prennent une dimension particulière, où la responsabilité collective et l’éthique civique jouent un rôle central.
2. Les traditions africaines : une citoyenneté ancrée dans l’éthique et le dialogue
Les sociétés africaines précoloniales ont développé des formes d’appartenance politique bien avant l’importation des modèles occidentaux. Au Sénégal, les royaumes wolofs (Djolof, Cayor, Baol) disposaient d’institutions comme le jambur, une assemblée de notables capable de destituer un roi indigne. Ces systèmes politiques, souvent qualifiés de « sans État » par l’anthropologie coloniale, étaient en réalité organisés autour de contre-pouvoirs et de normes éthiques strictes.
L’penc, ou arbre à palabre, incarne cette tradition délibérative. Contrairement au modèle grec agonistique, la penc privilégie le consensus, la patience et la conciliation. Elle repose sur des vertus comme le jom (honneur), le kersa (pudeur), le ngor (droiture) et le teranga (hospitalité). Ces valeurs, souvent folklorisées, sont en réalité des ressources normatives pour repenser la démocratie sénégalaise.
Des penseurs comme Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne ont montré comment ces traditions peuvent dialoguer avec les concepts modernes. Mbembe plaide pour une « politique de l’en-commun » qui dépasse les héritages coloniaux, tandis que Diagne défend une « universalité latérale », où les savoirs locaux et globaux s’enrichissent mutuellement.
Crises et refondations : le pouvoir citoyen sénégalais en question
1. La contre-démocratie en action : mobilisations et limites
Les années 2021-2024 ont illustré la puissance de la contre-démocratie au Sénégal : manifestations massives, blocages institutionnels, judiciarisation des conflits. Ces mobilisations ont été cruciales pour empêcher le report de l’élection présidentielle et assurer l’alternance. Pourtant, elles ont aussi révélé des fragilités : coût humain élevé, polarisation extrême, et risque de basculer dans le populisme.
Le ressentiment, analysé par Fleury, est un défi majeur. Au Sénégal, il se manifeste par le chômage des jeunes, la défiance envers les élites et l’humiliation diasporique. Sans une politique de reconnaissance (symbolique et matérielle), ce ressentiment peut se cristalliser en cynisme, minant les fondements mêmes de la citoyenneté.
2. Les lacunes institutionnelles : une démocratie formelle sans ancrage citoyen
Malgré une Constitution progressiste (2001) et des réformes récentes, le Sénégal peine à institutionnaliser le pouvoir citoyen. La saisine directe de la Cour constitutionnelle, promise dans le Livre Programme 2024 de la coalition Diomaye Président, a été écartée des avant-projets de loi. Cette omission prive les citoyens d’un outil essentiel pour contester les violations de leurs droits, perpétuant ainsi un verrouillage institutionnel.
La décentralisation (Acte III) offre une piste de refondation. En reconnaissant juridiquement les espaces délibératifs traditionnels (penc, gokh, mbootaay), le Sénégal pourrait revitaliser la démocratie locale. Des expérimentations menées par des ONG comme Enda Tiers-Monde montrent que cette articulation est possible, à condition de doter les collectivités locales de moyens suffisants et de former les élus à l’animation participative.
Les dialogues nationaux (2024-2025) ont aussi révélé des ambiguïtés. Bien qu’ils s’inspirent de la tradition de la penc, leur crédibilité dépend de leur capacité à intégrer les recommandations citoyennes. Le cas de la saisine constitutionnelle directe, rejetée malgré sa mention dans le rapport final, illustre les risques de récupération politique.
Sept propositions pour un pouvoir citoyen revitalisé
Pour concilier héritages modernes et traditions africaines, voici sept pistes concrètes :
- 1. Institutionnaliser la saisine citoyenne directe : Permettre aux Sénégalais de saisir la Cour constitutionnelle pour violation de droits, sans intermédiaire politique. Cette mesure comblerait un vide juridique et renforcerait la confiance dans les institutions.
- 2. Légaliser les espaces délibératifs traditionnels : Intégrer les penc, gokh et mbootaay comme niveaux de consultation obligatoires pour les décisions locales (urbanisme, gestion des ressources, etc.).
- 3. Réformer l’éducation civique : Introduire les vertus wolof (jom, kersa, ngor) dans les programmes scolaires, en les associant aux grands penseurs de la démocratie (Aristote, Tocqueville, Fleury).
- 4. Renforcer l’indépendance des organes de contrôle : Cour des comptes, OFNAC, Inspection Générale d’État doivent être autonomes et accessibles aux citoyens via une plateforme numérique sécurisée.
- 5. Encadrer les dialogues nationaux par une charte : Définir des règles claires (tirage au sort de participants, obligation de motiver les écarts entre recommandations et textes finaux) pour éviter les dérives.
- 6. Mettre en place une politique de reconnaissance : Créer une commission de mémoire et de réconciliation, inspirée des modèles sud-africains mais adaptée à la culture sénégalaise du jubbanti.
- 7. Généraliser les budgets participatifs : Réserver 10 à 20 % du budget communal à des projets décidés collectivement, avec des audits citoyens annuels.
Comparaisons internationales : quels enseignements pour le Sénégal ?
Le Sénégal peut s’inspirer de modèles variés :
- Afrique du Sud : La Constitution de 1996 permet la saisine directe de la Cour constitutionnelle. Malgré des défis persistants (corruption, inégalités), cette innovation a permis une refondation démocratique post-apartheid.
- Tunisie : L’Assemblée constituante de 2011-2014 a montré qu’un processus délibératif inclusif pouvait produire une Constitution solide. Cependant, la dérive autoritaire de 2021 a rappelé l’importance de la vigilance citoyenne.
- Bénin : La Conférence nationale de 1990 a inspiré de nombreuses transitions africaines, mais son héritage a été érodé par des reculs démocratiques dans les années 2010-2020. Cela souligne la nécessité d’institutions de contrôle robustes.
- France : La Convention citoyenne pour le climat (2019-2020) a prouvé que des citoyens tirés au sort pouvaient produire des propositions ambitieuses. Mais son manque d’impact politique a révélé les limites des dispositifs consultatifs non contraignants.
Conclusion : vers une citoyenneté sénégalaise, hybride et résiliente
Le pouvoir citoyen au Sénégal ne se limite pas à l’expression électorale ou à la protestation. Il exige une articulation entre institutions modernes, éthique civique et délibération collective. Les vertus wolof (jom, kersa, ngor), les mécanismes de la penc, et les réformes juridiques (saisine constitutionnelle, décentralisation) doivent être pensés ensemble.
L’alternance de 2024 a ouvert une fenêtre d’opportunité. Mais son succès dépendra de la capacité des Sénégalais à cultiver un citoyen individué, courageux et responsable, soutenu par des institutions transparentes et inclusives. Le défi est double : éviter le piège du populisme tout en dépassant le formalisme institutionnel. C’est à ce prix que le Sénégal pourra incarner une démocratie vivante et résiliente, ancrée dans ses traditions tout en s’ouvrant aux défis du XXIe siècle.