Gazoduc Sénégalo-Mauritanien : quand l’or bleu des villages s’évapore dans les bureaux des capitales

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Depuis l’aube de l’année, une étrange fièvre s’est emparée des côtes sénégalaises et mauritaniennes. Les villages de la Grande Côte, du delta du Saloum aux plages de Saint-Louis, voient leurs horizons se charger d’un silence lourd, comme si l’océan lui-même retenait son souffle. Pourtant, à des milliers de kilomètres de là, à Dakar ou à Abuja, on célèbre un nouvel eldorado : le gazoduc Grande Tortue Ahmeyim, qui doit acheminer le précieux gaz vers l’Europe. Mais pour ces communautés côtières, l’or bleu ne coule pas sous leurs pieds – il s’échappe entre les doigts des décideurs, laissant derrière lui des promesses évanouies et des vies bouleversées.

Alors que le président sénégalais Macky Sall inaugurait en grandes pompes ce projet phare, promettant 4 milliards de dollars de revenus annuels et des emplois par milliers, les pêcheurs de Kayar ou les riziculteurs de Ndiael n’ont vu, pour l’instant, que des bulldozers raser des terres ancestrales et des promesses de compensations financières qui n’arrivent jamais. L’impact est immédiat, brutal, et personne ne semble en mesure – ou en volonté – de l’endiguer.

Des villages fantômes : quand l’énergie devient une malédiction locale

Sur la Grande Côte sénégalaise, la vie s’organisait autrefois autour de la pêche artisanale et de l’agriculture. Aujourd’hui, des hameaux entiers se vident, leurs habitants contraints de quitter des terres qu’ils cultivent depuis des générations. À Mboro, une zone autrefois réputée pour ses mangroves et ses palétuviers, les puits se tarissent. « Avant, l’eau était douce, même en saison sèche. Maintenant, elle est salée, comme si la mer nous punissait », confie Fatoumata Diop, une agricultrice de 52 ans dont les rizières, aujourd’hui stériles, ne produisent plus que du sel. Les études environnementales, commandées par le gouvernement, évoquent une intrusion saline accélérée – un phénomène directement lié aux travaux du gazoduc, selon les scientifiques locaux. Pourtant, aucune mesure corrective n’a été prise.

À Saint-Louis, la ville historique classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, les habitants dénoncent une spoliation déguisée. « On nous a dit que ce projet allait nous sauver, mais c’est nous qui payons le prix », s’indigne Cheikh Tidiane Wade, porte-parole d’une association locale. Les indemnisations promises ? « Des miettes. 500 000 francs CFA par famille, alors que nos terres valent bien plus. Et encore, il faut se battre pour les obtenir. » Les retards de paiement s’accumulent, et les recours juridiques se heurtent à un mur bureaucratique.

Le paradoxe énergétique : des dividendes qui ne tombent pas

Le gazoduc Grande Tortue Ahmeyim, développé par un consortium mené par BP, Kosmos Energy et la société mauritanienne SMH, est censé rapporter des milliards aux deux pays. Pourtant, les retombées pour les populations sont quasi inexistantes. À Dakar, les rues s’enlisent dans les embouteillages, et le prix du pain flambe – une conséquence indirecte de la spéculation foncière engendrée par l’afflux d’investisseurs étrangers. À Nouakchott, la capitale mauritanienne, les quartiers périphériques s’étendent, mais les services publics restent défaillants.

« Le Sénégal mise tout sur le gaz, mais personne ne se demande où ira l’argent », déplore Dr. Aïcha Diop, économiste à l’Université Cheikh Anta Diop. « Les contrats sont opaques, et les redevances gazières ne profitent pas aux régions productrices. Pire : elles alimentent une économie parallèle où les contrats sont attribués à des proches du pouvoir. » En Mauritanie, le scénario est similaire. Le port de Nuadhibou, transformé en hub logistique pour le projet, voit ses infrastructures s’améliorer – mais seulement pour les entreprises étrangères.

Un bras de fer silencieux : les populations contre les géants du gaz

Face à l’inaction des gouvernements, les habitants se organisent. À Kayar, où la plage était autrefois un lieu de villégiature prisé, les pêcheurs ont bloqué la route nationale pendant trois jours en juin dernier. Leur mot d’ordre : « On veut du gaz, mais pas à ce prix. » La répression a été brutale : arrestations, gaz lacrymogènes, et une promesse de « dialogue » qui n’a jamais abouti. « Ils nous traitent comme des obstacles au développement, mais qui décide ce qui est bon pour nous ? » s’insurge Mamadou Sow, un pêcheur de 38 ans.

En Mauritanie, les Haratines, une communauté noire marginalisée, dénoncent une spoliation historique qui s’aggrave. « On nous promet des emplois, mais ce sont des postes de manœuvres sous-payés, sans aucune perspective d’évolution », explique Brahim Ould Mohamed, un représentant communautaire. Les terres ancestrales, déjà convoitées par les grands propriétaires terriens, sont désormais sous la menace des expropriations forcées au nom du « progrès ».

Les ONG locales, comme Enda Pronat au Sénégal ou SOS Esclaves en Mauritanie, multiplient les rapports accablants. Elles pointent du doigt des violations des droits humains, un manque de transparence dans les négociations foncières, et une désinformation systématique sur les risques environnementaux. « Les études d’impact environnemental et social existent, mais elles sont souvent réalisées à la hâte, avec des conclusions déjà écrites », révèle un membre de l’ONG qui préfère rester anonyme par peur des représailles.

Le gazoduc, symbole d’un système à bout de souffle ?

Le projet Grande Tortue Ahmeyim n’est pas un cas isolé. Il incarne une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : le développement énergétique au service d’intérêts extérieurs, au détriment des populations locales. Alors que l’Europe cherche à se passer du gaz russe, le Sénégal et la Mauritanie se retrouvent propulsés sur le devant de la scène. Mais à quel prix ?

« On nous vend un futur radieux, mais c’est un futur sans nous », résume Fatoumata Diop, l’agricultrice de Mboro. « Le gazoduc est une ligne droite qui traverse nos vies, mais nous, on est comme des fantômes sur les bords du chemin. »

Pourtant, des lueurs d’espoir émergent. À Ziguinchor, dans le sud du Sénégal, des femmes ont lancé un projet de transformation de mangroves en charbon écologique, une alternative à la déforestation accélérée par les travaux du gazoduc. À Nouadhibou, des jeunes formés en énergies renouvelables tentent de résister à l’attrait des emplois précaires promis par les multinationales. Mais ces initiatives restent marginales face à l’ampleur du rouleau compresseur industriel.

Et demain ? Le gazoduc qui ne mène nulle part

Alors que le gazoduc Grande Tortue Ahmeyim doit entrer en service d’ici 2024, la question se pose : qui en tirera vraiment profit ? Les chiffres officiels parlent de 10 000 emplois directs à créer, mais les syndicats locaux estiment que moins de 20 % de ces postes seront occupés par des Sénégalais ou des Mauritaniens. Le reste ? Des travailleurs expatriés, logés dans des camps fermés, coupés du reste de la société.

Quant aux revenus, ils devraient atteindre 2,5 milliards de dollars par an pour le Sénégal et 1,5 milliard pour la Mauritanie. Pourtant, dans les deux pays, les budgets alloués à l’éducation, à la santé ou aux infrastructures rurales stagnent. À Dakar, le quartier de Pikine voit ses habitants boire une eau impropre à la consommation, tandis qu’à Nouakchott, les coupures d’électricité se multiplient. « On nous dit que le gaz va tout changer, mais jusqu’ici, il ne change que la vie de quelques-uns », constate Cheikh Tidiane Wade, le porte-parole de Saint-Louis.

Une chose est sûre : le gazoduc Grande Tortue Ahmeyim ne sera pas la fin de l’histoire. Il en est peut-être le début. Celui d’un réveil citoyen, d’une prise de conscience que le développement ne peut plus se faire sans les populations, contre elles. Les prochains mois diront si les gouvernements sénégalais et mauritanien entendront enfin le message. Ou si, une fois de plus, l’or bleu continuera de couler… entre les mains de ceux qui savent le capter.

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Kadidja Zongo

Journaliste