Sous la surface du blocage budgétaire : les leviers secrets d’Ousmane Sonko face à Bassirou Diomaye Faye

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Derrière l’assurance affichée de Bassirou Diomaye Faye, un rapport de force constitutionnel d’une rare intensité se joue à l’Assemblée nationale. Ousmane Sonko, désormais président de l’institution, dispose d’une panoplie d’outils pour freiner, remodeler ou faire tomber la loi de finances rectificative 2026. Décryptage des ressorts cachés d’un duel qui pourrait redessiner l’équilibre des pouvoirs au Sénégal.

Le chef de l’État se dit convaincu que la majorité Pastef validera le texte. Pourtant, la réalité des rapports de force est tout autre. Ousmane Sonko, fort de ses 130 sièges sur 165, a les moyens de contester chaque ligne du projet. Une assurance présidentielle qui ressemble fort à un avertissement lancé à celui qui fut son Premier ministre pendant deux ans.

Car le paysage a basculé. Le 22 mai 2026, un décret a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko à la Primature. Ahmadou Al Aminou Lô a été nommé Premier ministre le 25 mai, tandis que le leader de Pastef prenait la tête de l’Assemblée nationale, succédant à El Malick Ndiaye. Le duo de 2024 s’est mué en face-à-face institutionnel, et la LFR 2026 en est le premier champ de bataille.

Le texte n’arrive pas dans un climat apaisé. Après l’accord avec le Fonds monétaire international, encore soumis à l’approbation de son Conseil d’administration, le gouvernement a préparé ce projet de loi. Ousmane Sonko a publiquement exigé des clarifications sur le contenu de l’accord et le traitement de la dette. Après des semaines de polémique sur la transmission du dossier, l’Assemblée a confirmé avoir régulièrement réceptionné le projet le vendredi 18 septembre 2026, accompagné de la lettre de transmission du chef de l’État et du décret de présentation.

Les armes constitutionnelles d’une majorité écrasante

Sur le papier, rien n’oblige les députés à adopter un projet de loi de finances. La Constitution confie à l’Assemblée nationale le pouvoir de voter la loi et de contrôler l’action du gouvernement. Avec 130 sièges sur 165, Pastef peut rejeter le texte en séance plénière, sans allié. C’est la voie la plus directe, mais aussi la plus risquée politiquement : un refus frontal ferait porter au parti de Sonko la responsabilité d’un blocage des finances publiques en pleine négociation avec le FMI.

Le chef de l’État ne peut pas non plus compter sur des défections. L’article 60 de la Constitution prévoit que tout député qui démissionne de son parti en cours de législature est automatiquement déchu de son mandat. Ce verrou protège la discipline du groupe Pastef et limite la marge de manœuvre de la coalition Diomaye Président.

Entre l’adoption et le rejet, une troisième voie existe. L’article 82 encadre strictement le droit d’amendement budgétaire : aucun article additionnel ni amendement à un projet de loi de finances n’est recevable, sauf s’il vise à supprimer ou réduire une dépense, ou à créer ou accroître une recette. La majorité ne peut donc pas gonfler les crédits, mais elle peut tailler dans les dépenses gouvernementales. Un moyen de réécrire en profondeur les arbitrages de l’exécutif, notamment ceux liés au FMI, sans rejet pur et simple.

Le gouvernement dispose toutefois d’une parade. Le même article 82 lui permet de demander un vote unique sur tout ou partie du texte, en ne retenant que les amendements qu’il a proposés ou acceptés. Cette procédure oblige les députés à se prononcer en bloc, les ramenant au dilemme initial : adopter le texte tel quel ou assumer son rejet.

L’obstruction par le calendrier : une stratégie à double tranchant

La présidence de l’Assemblée donne à Ousmane Sonko une influence réelle sur le calendrier. Mais l’article 84 réduit fortement la possibilité d’enterrer le texte : l’inscription prioritaire d’un projet de loi à l’ordre du jour est de droit dès lors que le Président de la République ou le Premier ministre la réclame.

Surtout, le temps joue contre une stratégie d’obstruction. L’article 68 fixe à soixante jours au plus le délai dont dispose l’Assemblée pour voter les projets de lois de finances. Si le texte n’est pas voté définitivement à l’expiration de ce délai, il est mis en vigueur par décret, en tenant compte des amendements votés par les députés et acceptés par le Président. Le dépôt ayant été enregistré le 18 septembre, cette échéance tombe autour du 17 novembre 2026. Laisser traîner l’examen reviendrait à offrir à Diomaye Faye la possibilité de promulguer son budget sans l’aval du Parlement.

Une zone grise demeure. La Constitution prévoit explicitement le cas d’un texte « non voté » dans les délais, mais reste muette sur l’hypothèse d’un rejet formel en séance. La question de savoir si le recours au décret reste ouvert après un vote négatif explicite pourrait être portée devant le Conseil constitutionnel, que l’article 74 permet de saisir à un dixième des députés.

L’exécutif possède un autre outil, déjà utilisé en décembre 2024 pour faire adopter le budget 2025, à l’époque où Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement. L’article 86 permet au Premier ministre, après délibération du Conseil des ministres, d’engager la responsabilité du gouvernement sur le vote d’un projet de loi de finances. Le texte est alors considéré comme adopté, sauf si une motion de censure, déposée dans les vingt-quatre heures, est votée à la majorité absolue des membres de l’Assemblée.

C’est là que la majorité Pastef retrouve toute sa puissance. Une motion de censure ne requiert que la signature d’un dixième des députés pour être recevable, et 83 voix pour être adoptée. Pastef dispose largement de ce seuil. Si le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô choisissait cette voie, les députés de Sonko pourraient non seulement faire échouer le budget, mais aussi renverser le gouvernement. Une arme redoutable, mais lourde de conséquences, puisqu’elle ouvrirait une crise gouvernementale à quelques semaines de la date à partir de laquelle le chef de l’État retrouve son pouvoir de dissolution.

Le 2 décembre 2026 : la date butoir qui change tout

C’est l’autre élément clé du rapport de force. L’article 87 autorise le Président de la République à dissoudre l’Assemblée nationale après avis du Premier ministre et du président de l’Assemblée, mais interdit toute dissolution durant les deux premières années de la législature. Installée le 2 décembre 2024, l’actuelle Assemblée est protégée jusqu’au 2 décembre 2026. Interrogé sur une éventuelle dissolution, Bassirou Diomaye Faye a lui-même rappelé que cette date n’était pas encore atteinte.

Le calendrier dessine ainsi une séquence serrée. Le délai de soixante jours pour voter la LFR expire à la mi-novembre, quelques jours avant que le chef de l’État ne puisse renvoyer les députés devant les électeurs. Un blocage budgétaire prolongé offrirait à Diomaye Faye un argument de poids pour justifier une dissolution, tandis qu’une adoption sans heurts priverait le président de ce levier politique.

Au final, Ousmane Sonko dispose bien des moyens constitutionnels de bloquer ou de réécrire le budget de Bassirou Diomaye Faye, par le rejet, par les amendements de réduction ou par la censure. Mais chacune de ces options l’expose à un coût politique élevé, face à un exécutif qui garde en main le décret de l’article 68, l’engagement de responsabilité de l’article 86 et, bientôt, la dissolution de l’article 87. Plus qu’une question de droit, l’examen de la LFR 2026 s’annonce comme un test grandeur nature de la nouvelle cohabitation entre le Palais et l’hémicycle.

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Boureima Ouédraogo

Journaliste