Depuis le remplacement de Wagner par l’Africa Corps en 2025, le Mali fait face à une situation humanitaire toujours plus critique. Violences persistantes, exécutions sommaires et impunité généralisée : ces termes résument les conclusions des dernières investigations menées dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou. Entre juin 2023 et décembre 2025, au moins 34 civils auraient péri lors d’opérations militaires, tandis que des témoignages glaçants évoquent des tortures, des disparitions forcées et des crimes de guerre. Mais comment justifier qu’une transition militaire se traduise par une aggravation des atteintes aux droits fondamentaux ?
Des civils pris pour cible malgré le changement de structure
L’Africa Corps, officiellement déployé en janvier 2025 puis officiellement en charge des opérations en juin de la même année, n’a pas mis fin aux exactions dénoncées. Les frappes de drones, les exécutions extrajudiciaires et les détentions arbitraires se poursuivent, comme en témoignent les attaques meurtrières sur les marchés d’Ejdeir (16 morts en mars 2025) ou les habitations de Tangata (7 morts en novembre 2025). Les enquêtes révèlent une absence totale de cibles militaires sur ces sites, soulevant un paradoxe : comment des opérations dites de lutte antiterroriste peuvent-elles épargner les civils de manière aussi systématique ?
Exécutions sommaires et attaques ciblées : le quotidien des populations frontalières
Entre le Mali et la Mauritanie, sept localités ont été le théâtre d’opérations militaires particulièrement meurtrières. Des civils auraient été abattus après leur arrestation ou en fuyant, d’autres égorgés ou brûlés. À Bombori, en juillet 2026, environ 80 hommes peuls auraient été rassemblés, battus et interrogés sous la menace d’armes à feu. Six tentatives de fuite se sont soldées par des exécutions, et trois autres hommes auraient été tués de manière ciblée. Ces actes, s’ils étaient avérés, pourraient relever du droit international humanitaire.
Torture et détentions illégales : l’ombre persistante de Wagner
Les lieux de détention, notamment à Léré et Nampala, sont devenus synonymes de souffrance. Les survivants décrivent des suspensions par les bras, des électrocutions, des simulacres de noyade et des violences sexuelles. Au moins cinq détenus seraient morts sous la torture, tandis que d’autres purgent des peines sans accès à un avocat ni à un juge. Le rôle des militaires maliens, présents lors de certains interrogatoires, interroge sur la chaîne de commandement et les responsabilités partagées.
Des communautés entières stigmatisées : le poids des représailles collectives
Les groupes ethniques Peuls, Arabes et Touaregs paient un lourd tribut. Accusés de complicité avec le GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), leurs villages sont régulièrement pillés, leurs biens confisqués et leurs habitations détruites. Ces pratiques, couplées aux déplacements forcés et à l’effondrement des activités pastorales, plongent ces populations dans une précarité extrême. La lutte contre le terrorisme ne peut servir de prétexte à des violations massives des droits humains.
Africa Corps : une transition sans garanties pour les civils
Sous contrôle direct de Moscou, l’Africa Corps a pris le relais de Wagner, mais les craintes persistent. Les accords passés entre Bamako et Moscou, ainsi que les mécanismes de contrôle sur le terrain, restent flous. Comment expliquer qu’aucune procédure judiciaire n’ait été ouverte depuis 2023 contre les forces gouvernementales pour des exactions commises ? L’impunité généralisée risque d’anéantir toute velléité de réconciliation et de justice pour les victimes.
L’impunité, un cercle vicieux pour les droits humains
L’absence de poursuites encourage les exactions et décourage les témoignages. Dans un pays où l’accès aux zones conflictuelles est restreint, documenter les abus devient un parcours du combattant. Les autorités maliennes sont appelées à ouvrir des enquêtes indépendantes, à garantir l’accès des victimes à la justice et à clarifier les termes des partenariats militaires. Sans ces mesures, le Mali risque de s’enfoncer dans un cycle de violence où les civils paient le prix fort.
Une sécurité sans droits est-elle une sécurité durable ?
Le Mali est à la croisée des chemins. Remplacer Wagner par l’Africa Corps était censé marquer une rupture, mais les faits démontrent une continuité préoccupante. Les civils, déjà victimes de l’insécurité, subissent désormais des violations systématiques. Pour briser ce cycle, une seule voie s’impose : la fin de l’impunité, le respect scrupuleux du droit international et une transparence totale sur les opérations militaires. Sans cela, aucune solution durable ne pourra émerger.