Au Burkina Faso, les récentes mesures restrictives inquiètent la population et les défenseurs des droits
L’interpellation musclée d’un prédicateur sunnite influent et la suspension d’un syndicat étudiant révèlent une tendance préoccupante : celle d’une restriction progressive des libertés au Burkina Faso. Ces événements surviennent dans un contexte déjà tendu, marqué par des tensions sociales et des débats houleux autour d’un projet de loi controversé.
L’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo agite la capitale
L’interpellation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure religieuse respectée, a créé un véritable électrochoc au Burkina Faso. Son arrestation, survenue la veille de la fête de Tabaski, a été réalisée dans des circonstances troubles, sans aucune justification officielle de la part des autorités. Des témoins présents sur place rapportent une intervention musclée des forces de l’ordre, avec des hommes encagoulés, des heurts violents et plusieurs blessés parmi les fidèles.
Quelques jours plus tôt, un message audio de l’imam avait circulé, dans lequel il appelait les dirigeants à « se questionner sur l’impact de leurs décisions avant d’agir ». Cette prise de position a sans doute contribué à son interpellation. Peu après son arrestation, une manifestation de soutien à Ouagadougou a été dispersée à coups de gaz lacrymogène, illustrant la répression qui s’intensifie.
Cette affaire n’est malheureusement pas isolée. Fin mars, l’imam Mahmoud Barro avait également disparu après avoir critiqué le projet de loi sur les libertés religieuses, un texte au cœur des tensions actuelles.
Un projet de loi sur les libertés religieuses au cœur des débats
Depuis plusieurs mois, le Burkina Faso est traversé par un vif débat autour d’un projet de loi visant à réaffirmer la laïcité de l’État, encadrer les lieux de culte dans les services publics et lutter contre certaines dérives. Si ces mesures sont présentées comme nécessaires par leurs partisans, elles sont vivement contestées par de nombreuses associations musulmanes, qui y voient une atteinte à leurs droits et une volonté de contrôle accru sur la pratique religieuse.
La Fédération des associations islamiques (Faib) a d’ailleurs appelé au calme et au respect des institutions, tout en exprimant ses craintes quant à l’évolution de la situation.
La suspension de l’Union générale des étudiants burkinabè (Ugeb) soulève l’indignation
Autre signe de la montée des restrictions, la suspension pour trois mois de l’Union générale des étudiants burkinabè (Ugeb), accusée d’« apologie du terrorisme ». Cette décision, renouvelable, fait suite à une publication dénonçant « l’incapacité manifeste » des autorités à garantir la sécurité et à tenir leurs promesses face à l’insécurité grandissante.
Pour Human Rights Watch, cette mesure est symptomatique d’un durcissement inquiétant. L’organisation rappelle le rôle historique de l’Ugeb dans la défense des droits des étudiants et la promotion de la transparence et de la justice sociale depuis sa création en 1960. Elle qualifie l’organisation de « voix essentielle dans les combats pour les libertés fondamentales ».
Un procureur de Ouagadougou a annoncé l’ouverture d’une enquête contre les auteurs de la publication incriminée. Un ressortissant burkinabè en exil, cité par HRW, dénonce une justice de plus en plus soumise à l’agenda politique et sécuritaire de la junte. L’ONG appelle à l’abandon immédiat des sanctions contre l’Ugeb et à « mettre fin à la répression des voix indépendantes », soulignant que « museler les étudiants ne résoudra en rien la crise sécuritaire et de gouvernance qui frappe le Burkina Faso », aggravée par l’escalade des attaques perpétrées par des groupes armés.
Il y a un mois, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) avait également interpellé les autorités burkinabè pour qu’elles « garantissent les droits et libertés fondamentales ». Un appel qui, jusqu’à présent, n’a pas trouvé d’écho concret. Au contraire, la peur s’installe progressivement au sein de la société burkinabè.
Les journalistes peinent désormais à obtenir des témoignages, tant la méfiance grandit. Pourtant, les voix de la contestation ne s’éteignent pas totalement : elles se déplacent vers les réseaux sociaux et les espaces privés, où la critique persiste malgré les risques encourus.
Une société sous tension
Le Burkina Faso traverse une période délicate, où les libertés fondamentales semblent de plus en plus menacées. Entre arrestations controversées, suspensions arbitraires et répression des voix dissidentes, les signes d’un durcissement du régime se multiplient. Dans ce contexte, la société civile et les défenseurs des droits humains tirent la sonnette d’alarme, craignant que ces mesures ne fassent qu’aggraver les divisions et l’instabilité.