Au Cameroun, la réforme douanière appliquée aux téléphones, tablettes et terminaux numériques importés depuis avril 2026 se traduit par des conséquences tangibles pour l’économie nationale. En seulement cinq mois, les droits de douane et taxes collectés ont atteint 1,8 milliard de FCFA (2,7 millions d’euros), soit une progression spectaculaire par rapport aux recettes mensuelles moyennes de 100 millions de FCFA enregistrées auparavant. Cette manne financière, saluée par les autorités, soulève cependant des questions quant à son impact sur les ménages et les acteurs du secteur.
Une réforme qui redistribue les cartes dans le secteur des téléphones importés
Avant l’application du nouveau mécanisme, le dédouanement des téléphones importés rapportait à l’État des recettes dérisoires, estimées à moins de 100 millions de FCFA par mois. Avec la réforme, les droits et taxes sont désormais calculés sur une base forfaitaire, intégrant une digitalisation poussée des procédures. L’objectif affiché par les douanes ? Lutter contre la fraude et uniformiser les pratiques de paiement pour tous les acteurs, qu’ils soient formels ou informels.
Selon Paul Olivier Libii, inspecteur principal des douanes et point focal de la réforme à Yaoundé, cette nouvelle approche vise à éliminer les distorsions du marché : « Ceux qui estiment que le prix du téléphone a augmenté, ce sont ceux qui ne payaient pas leurs taxes. Pour ceux qui payaient déjà, le prix du téléphone va plutôt diminuer. » Une affirmation qui divise les acteurs du secteur.
Les importateurs de téléphones d’occasion face à la hausse des coûts
Les témoignages recueillis à Yaoundé, notamment sur l’avenue Kennedy, l’un des principaux pôles de vente de téléphones importés, révèlent une réalité contrastée. Seydou, importateur de téléphones d’occasion, explique : « Nous importons des téléphones vendus entre 20 000 et 25 000 FCFA. Les douaniers ne vérifient plus systématiquement les numéros de série, ce qui expose nos clients à des blocages de leurs appareils. » Une situation qui entrave les ventes et pousse les revendeurs à augmenter leurs tarifs.
Gérard Fontem, un autre acteur du marché, confirme : « Les prix ont presque doublé pour certains modèles, passant de 45 000 à 85 000 FCFA. Les clients se détournent des appareils non dédouanés, mais ne peuvent pas non plus absorber les hausses de prix. » Résultat : une baisse notable des ventes et une pression accrue sur la rentabilité des petits importateurs.
Fiscalité, sécurité et accessibilité : les enjeux sous-jacents de la réforme
Pour les autorités douanières, cette réforme s’inscrit dans une logique à plusieurs dimensions. D’abord, elle permet de renforcer les recettes fiscales de l’État, avec un impact immédiat sur les finances publiques. Ensuite, elle favorise la transparence des transactions en luttant contre la sous-évaluation des colis et l’importation de produits contrefaits.
Paul Olivier Libii précise : « La valeur transactionnelle a été réduite de manière significative, passant de 67 % à 33,33 %. Nous avons mis en place huit catégories de collecte, allant de 5 000 à 400 000 FCFA, pour simplifier les démarches. » Une simplification qui, selon lui, devrait encourager l’adhésion des opérateurs économiques légaux.
L’impact sur le pouvoir d’achat des camerounais
Cependant, cette réforme a un effet collatéral direct sur le pouvoir d’achat des ménages. Les prix des téléphones, déjà élevés pour une partie de la population, deviennent inaccessibles pour de nombreux Camerounais. Les ménages les plus modestes, souvent clients des marchés parallèles, sont les premiers touchés.
Les experts soulignent que cette hausse des prix pourrait freiner l’adoption des nouvelles technologies et limiter l’inclusion numérique dans un pays où le téléphone reste un outil essentiel de communication et d’accès aux services financiers.
Vers une adoption progressive ou une résistance durable ?
Malgré les tensions observées, les douanes camerounaises se disent déterminées à appliquer cette réforme, quitte à recourir à des contrôles renforcés pour traquer les fraudeurs. Elles estiment que d’ici quelques mois, l’ensemble des téléphones importés seront intégrés au nouveau système, éliminant ainsi les pratiques frauduleuses qui échappaient jusqu’alors au fisc.
Pour les acteurs du secteur, la question reste entière : cette réforme, qui vise à moderniser les pratiques douanières, ne risque-t-elle pas de marginaliser davantage les petits importateurs et d’accentuer les inégalités d’accès aux technologies ? Une chose est sûre : les Camerounais, qu’ils soient consommateurs ou professionnels, devront s’adapter à cette nouvelle donne économique.