Un comité d’experts trace la voie vers une solution durable
Les discussions entre experts béninois et nigériens marquent une avancée notable dans la recherche d’une issue à la crise frontalière ouverte il y a trois ans. Leurs travaux ont permis d’identifier des pistes concrètes concernant la sécurité transfrontalière, les modalités de transit et les cadres juridiques et économiques. Pourtant, trois exigences formulées par Niamey pourraient retarder l’adoption définitive de l’accord.
Cette situation soulève une question majeure : après des années de tensions, les deux nations parviendront-elles à rétablir une coopération mutuellement bénéfique ?
Des conditions jugées incontournables par Niamey
Les autorités nigériennes ont érigé en priorités absolues trois préalables à toute réouverture durable de la frontière avec le Bénin. Ces revendications ont été présentées lors des dernières négociations tenues à Cotonou.
-
Un pacte de non-agression mutuelle
Niamey exige la signature d’un accord formel de défense et de sécurité avec Cotonou. Ce document doit garantir l’engagement des deux parties à ne pas utiliser leur territoire respectif comme base arrière pour des actions déstabilisatrices contre l’autre État.
Pour Régis Hounkpè, analyste senior et directeur exécutif d’InterGlobe Conseils, cette clause relève du bon sens : « Cette disposition, bien que classique, prend une dimension particulière dans le contexte actuel de méfiance persistante entre les deux pays. La véritable épreuve résidera dans son application concrète sur le terrain. »
-
Une collaboration renforcée en matière de renseignement
Le Niger demande la création d’une cellule conjointe dédiée au partage en temps réel d’informations stratégiques, notamment sur les menaces terroristes et les trafics transfrontaliers.
Cette initiative est saluée par l’expert : « La réciprocité dans l’échange d’informations sécuritaires est essentielle pour instaurer un climat de confiance. Il s’agit de s’assurer qu’aucun des deux pays ne serve de base à des mouvements subversifs. »
-
Une clarification des partenariats militaires étrangers
Niamey souhaite obtenir une transparence totale sur la présence de forces ou de dispositifs militaires étrangers sur le territoire béninois, particulièrement à proximité de la frontière.
Régis Hounkpè analyse cette demande comme une préoccupation légitime : « La souveraineté nationale est en jeu. Le Bénin, en tant qu’État souverain, est libre de ses alliances militaires avec la France, la Chine, la Russie ou d’autres partenaires. L’essentiel est que ces accords ne soient pas instrumentalisés pour menacer la stabilité du Niger. »
Il ajoute avec pragmatisme : « Aucune nation n’a intérêt à attiser des tensions au-delà de ses frontières. »
Ces trois conditions reflètent une volonté de Niamey de sécuriser ses frontières et de restaurer la confiance, dans un contexte marqué par des coups d’État militaires successifs dans la région depuis 2023.
Un corridor vital pour le Niger, une économie mise à mal
La fermeture prolongée de la frontière a des conséquences dramatiques pour le Niger, pays enclavé dont 70 % du commerce extérieur transite par le Bénin. Le port de Cotonou, essentiel pour les importations nigériennes de carburant, de matériaux de construction et de denrées alimentaires, joue également un rôle clé pour d’autres pays sahéliens comme le Mali et le Burkina Faso.
Les alternatives logistiques, plus longues et plus coûteuses, ont entraîné une hausse des prix pouvant atteindre 50 % sur certains produits. L’oléoduc géant reliant les champs pétrolifères d’Agadem au port béninois de Sèmè-Kpodji, suspendu depuis 2023, prive le Niger de recettes pétrolières estimées à plusieurs dizaines de millions de dollars par cargaison.
Pour le Bénin, cette situation se traduit par une baisse drastique des droits de transit, une congestion accrue du port de Cotonou et une perte d’activité dans les secteurs logistique, commercial et douanier. Certains domaines, comme le transport routier, ont enregistré une chute de 60 % de leurs revenus.
Le redéploiement des flux vers le Togo et le Nigeria menace également la position du Bénin comme hub régional, mettant en péril sa stabilité économique.
Les populations en première ligne
La crise frontalière a des répercussions immédiates sur les populations des deux côtés de la frontière. À Malanville (Bénin) et Gaya (Niger), les marchés enregistrent une fréquentation en chute libre, avec des commerçants contraints de fermer boutique en raison de la baisse drastique du pouvoir d’achat. Les coûts logistiques supplémentaires liés aux détours imposés ont provoqué une flambée des prix des produits de base.
Les communautés frontalières, autrefois dynamiques, subissent un isolement croissant. Les traversées en pirogue, plus risquées que les voies terrestres, se multiplient, tandis que les familles se retrouvent séparées. Les réseaux de contrebande et les rackets se développent dans ce contexte de précarité accrue.
Ces difficultés ont motivé le retour au dialogue entre les deux États, notamment après l’élection de Romuald Wadagni à la présidence du Bénin. Dès son investiture, le nouveau chef de l’État a relancé les échanges avec Niamey, aboutissant à la création rapide d’un comité d’experts commun.
Vers une réouverture progressive et encadrée ?
Régis Hounkpè souligne l’urgence pour les deux dirigeants, Romuald Wadagni et le général Abdourahamane Tiani, de dépasser leurs divergences idéologiques pour privilégier les intérêts économiques et sécuritaires communs : « Les présidents africains sont condamnés à collaborer, par la force des réalités géographiques. Leur survie politique dépendra de leur capacité à restaurer la stabilité logistique, économique et sécuritaire. »
Une réouverture progressive de la frontière, assortie de contrôles renforcés, semble la solution la plus probable. Elle permettrait de rétablir les échanges de marchandises prioritaires, tout en rassurant les autorités nigériennes sur leurs exigences en matière de sécurité.
Cette avancée pourrait également servir d’exemple pour d’autres pays de la région, à l’instar du récent rapprochement économique entre le Mali et la Côte d’Ivoire, démontrant que les logiques commerciales priment souvent sur les clivages politiques.
Un signal d’espoir pour la sous-région
Si les négociations en cours aboutissent, elles pourraient avoir un impact bien au-delà des relations bilatérales. Régis Hounkpè n’exclut pas qu’une telle dynamique inspire d’autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ou de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), où les tensions économiques et politiques restent vives. « Ce dégel pourrait devenir une source d’inspiration pour la sous-région, où les enjeux économiques et sécuritaires sont étroitement liés. »