Liberté de la presse : un front uni pour la défense des médias au Mali et au Burkina Faso
Un vendeur de journaux mettant à la Une le coup d’État du 22 janvier 2022 au Burkina Faso.
Sous l’impulsion de Reporters sans frontières (RSF), une coalition de près de trente organisations médiatiques et de défense des droits humains a lancé un appel ferme aux autorités du Mali et du Burkina Faso, ainsi qu’aux instances régionales et internationales, pour exiger la fin des entraves à la liberté de la presse dans ces deux pays d’Afrique de l’Ouest.
Cette mobilisation d’envergure, orchestrée par RSF, rassemble une trentaine de médias et d’organisations engagées dans la protection des droits humains et la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso. Par le biais d’une lettre ouverte, ces acteurs appellent les gouvernements des deux nations, les institutions régionales et la communauté internationale à mettre un terme aux pressions et intimidations exercées sur les journalistes locaux et étrangers. L’objectif est de garantir le respect des engagements internationaux des pays concernant la liberté d’expression et la liberté de la presse, en particulier ceux énoncés dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.
Cette initiative de solidarité rappelle l’importance capitale du respect et de la promotion de la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso. Alors que le monde célèbre la journée de la liberté de la presse, les autorités de ces deux pays doivent pleinement en mesurer le sens et prendre immédiatement les décisions nécessaires pour que tout journaliste puisse exercer librement sans risques de représailles.
Sadibou Marong
Directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF
Parmi les signataires de cette lettre figurent des médias locaux majeurs comme Joliba Tv News au Mali et Lefaso.net au Burkina Faso, des organisations dédiées à la défense de la liberté de la presse et des droits des journalistes (notamment la Fédération des journalistes africains (FAJ), l’Union internationale de la presse francophone (UPF) et la Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA)), sans oublier plusieurs médias internationaux.
Le nouveau Classement mondial de la liberté de la presse, publié le 3 mai 2023, confirme les préoccupations : le Burkina Faso et le Mali ont vu leur position se dégrader. Ils occupent désormais respectivement la 58e et la 113e place sur 180 pays.
Burkina Faso
Classement : 110 / 180
Score : 48,52
Mali
Classement : 121 / 180
Score : 45,63
Lettre ouverte pour la protection des journalistes et la défense de la liberté d’expression et de la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso
- Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Union africaine,
- Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO,
- Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’UEMOA,
- Monsieur le Président de la Commission de l’Union africaine,
- Monsieur le Président de la Commission de la CEDEAO,
- Monsieur le Président de la Commission de l’UEMOA,
- Monsieur le Président du Parlement panafricain,
- Monsieur le Secrétaire général de l’ONU,
- Monsieur le Président du Conseil des droits de l’homme de l’ONU,
- Madame la Directrice générale de l’UNESCO,
- Madame la Secrétaire générale de l’OIF,
- Mesdames et Messieurs les Présidents des instances de régulation des médias des 15 pays de la CEDEAO,
- Monsieur le Président du Réseau francophone des régulateurs des médias,
- Monsieur le Président de la Plateforme des régulateurs de l’audiovisuel des pays membres de l’UEMOA et de la Guinée,
- Mesdames et Messieurs les ministres de la Communication des 15 pays de la CEDEAO,
- Monsieur le Président de l’Union africaine de radiodiffusion (UAR),
Les alertes concernant la liberté d’expression et la liberté de la presse au Burkina Faso sont particulièrement alarmantes. Entre appels au meurtre, menaces et intimidations contre la presse nationale, montages diffamatoires, et la suspension de médias internationaux comme RFI et France 24, ou l’expulsion de correspondants de journaux français tels que Libération et Le Monde, les mesures prises par les autorités burkinabè menacent le droit fondamental des citoyens à l’information, principe essentiel à toute démocratie.
La situation au Mali n’est pas moins préoccupante, avec une multiplication des pressions et intimidations envers les journalistes et leaders d’opinion. Le 20 février 2023, la Maison de la presse de Bamako a été vandalisée. Le 13 mars, le chroniqueur radio Mohamed Youssouf Bathily, dit Ras Bath, a été inculpé et incarcéré après avoir dénoncé l’assassinat de l’ex-Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. Le 15 mars, Rokia Doumbia, surnommée « Rose vie chère », a été arrêtée pour avoir abordé la hausse des prix et « l’échec » de la transition. Le 6 avril, le journaliste Aliou Touré a été enlevé par des individus armés et masqués, avant d’être retrouvé libre quatre jours plus tard. La presse internationale y est également ciblée : un reporter de Jeune Afrique a été expulsé de Bamako en février 2022, et un mois après, RFI et France 24 ont été coupés sur tout le territoire malien. La chaîne Joliba TV a même été suspendue de novembre à décembre 2022 par la Haute autorité de la communication (HAC) suite à la diffusion d’un éditorial jugé critique.
Dans les deux pays, ces agressions sont amplifiées par des « influenceurs » pro-régimes militaires sur les réseaux sociaux, qui se posent en justiciers et profèrent des menaces de mort envers les journalistes et leaders d’opinion jugés trop indépendants. Cette vague de violence s’accompagne d’une prolifération de « fake news », privant les populations maliennes et burkinabè d’un débat démocratique et d’un accès fiable à l’information, comme l’a souligné le quotidien burkinabè L’Observateur Paalga, décrivant un « régime de terreur ».
Malgré la grave crise sécuritaire que traversent ces nations, les journalistes, conscients de leur rôle crucial dans l’information citoyenne, comprennent la complexité du contexte politique et militaire. Ils subissent eux-mêmes les conséquences de cette crise et aspirent au retour à la paix. Cependant, la lutte contre le terrorisme ne saurait servir de prétexte pour imposer une nouvelle norme informationnelle et restreindre les droits fondamentaux des citoyens à rechercher et accéder à l’information via des médias professionnels et indépendants.
Au Burkina Faso, la situation des journalistes a atteint un point critique, suscitant l’inquiétude même de l’institution de régulation. Le Conseil supérieur de la communication (CSC) a exprimé, dans un communiqué du 29 mars 2023, son « regret face à la récurrence des menaces proférées à l’endroit d’organes de presse et d’acteurs des médias », exhortant les autorités à « prendre les mesures idoines pour assurer la sécurité des médias et des journalistes ». Volker Türk, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, s’est dit « profondément troublé » par cette situation, soulignant que « la protection des voix indépendantes est plus nécessaire que jamais en cette période de transition ».
Pour le Mali, Alioune Tine, expert indépendant des Nations Unies sur les droits de l’homme, a exprimé le 20 février son « extrême préoccupation face au rétrécissement de l’espace civique, de la liberté d’expression et d’association ».
Forts de ces constats, les signataires de cette lettre ouverte :
- Exhortent les autorités du Mali et du Burkina Faso à cesser toute mesure portant atteinte à la liberté de la presse.
- Soulignent le manque de protection des forces de sécurité et le silence de la justice face aux campagnes d’intimidation et aux menaces de mort visant les journalistes, appelant les procureurs et officiers de police judiciaire à une réactivité accrue face à ces actes répréhensibles.
- Demandent aux autorités des deux pays de garantir la protection et la sécurité de tous les professionnels des médias victimes de menaces, intimidations, harcèlement et agressions physiques.
- Exigent des enquêtes impartiales, efficaces et indépendantes pour élucider les abus commis contre les journalistes, identifier les responsables et les traduire en justice.
- Appellent les deux gouvernements à respecter leurs obligations internationales en matière de liberté d’expression et de liberté de la presse, notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
- Invitent les responsables nationaux et les instances panafricaines et internationales destinataires de cette lettre à soutenir cette démarche cruciale : l’accès à l’information est un droit fondamental des peuples, dont la défense est essentielle à l’approche de la Journée mondiale de la liberté de la presse.
SIGNATAIRES
1. AfrikaJom Center
2. Association des Journalistes du Burkina Faso (AJB)
3. Association des Professionnels de la Presse en Ligne (APPEL Sénégal)
4. Cellule Norbert Zongo pour le Journalisme d’Investigation (CENOZO)
5. Centre National de la Presse Norbert Zongo (CNP-NZ Burkina Faso)
6. Courrier confidentiel (Burkina Faso)
7. Fédération des Journalistes Africains (FAJ)
8. Fédération Internationale des Journalistes (FIJ)
9. Fédération Internationale pour les Droits de l’Homme (FIDH)
10. France 24 (France)
11. Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA)
12. Human Rights Watch (HRW)
13. International Press Institute (IPI)
14. Jeune Afrique (France)
15. Joliba TV News (Mali)
16. Le Pays (Burkina Faso)
17. Le Monde (France)
18. Lefaso.net (Burkina Faso)
19. Le Reporter (Burkina Faso)
20. L’Événement (Burkina Faso)
21. Libération (France)
22. L’Observateur Paalga (Burkina Faso)
23. Radio France Internationale (France)
24. Reporters sans frontières (RSF)
25. Société des Editeurs de la Presse Privée du Burkina Faso (SEP)
26. Omega Médias (Burkina Faso)
27. Union Internationale de la Presse Francophone (UPF)
28. Union des Journalistes d’Afrique de l’Ouest (UJAO)
29. 24heures.bf (Burkina Faso)
30. Wakat Sera (Burkina Faso)