Le 31 juillet marque une date importante pour l’Afrique : la célébration de la femme africaine, héritage de la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam en 1962. L’Union africaine a choisi 2026 pour mettre en lumière un enjeu crucial : l’accès durable à l’eau et à des systèmes d’assainissement sûrs, au cœur de l’Agenda 2063. Pourtant, derrière ces objectifs ambitieux se cache une réalité moins visible : le Sénégal fonctionne grâce à des femmes dont les contributions restent largement ignorées des politiques publiques.
Des travailleuses indispensables mais invisibilisées
Chaque jour, des milliers de femmes assurent le fonctionnement des foyers dakarois et des régions du pays. Qu’elles soient migrantes internes venues des zones rurales ou étrangères issues de la sous-région, leur travail est partout : domestiques, commerçantes, aides familiales. Pourtant, leur statut précaire les exclut des radars économiques officiels. Selon les dernières données disponibles, près de 51,3 % de la main-d’œuvre informelle au niveau national est féminine, un chiffre qui grimpe à 58,5 % dans les zones urbaines où l’économie informelle domine.
Ces travailleuses portent sur leurs épaules des responsabilités multiples : gestion de l’eau dans les foyers, tenue des étals de marché, préparation des repas pour les ménages aisés. Leur quotidien est rythmé par des tâches essentielles, mais leur accès à une eau potable et à des toilettes décentes dépend souvent de la bonne volonté des employeurs ou des quartiers où elles s’installent. Dans les zones périphériques de Dakar, le raccordement aux réseaux d’eau courante reste partiel, forçant ces femmes à parcourir de longues distances ou à payer un prix exorbitant pour un service de base.
Une migration interne sous-estimée
Avant de songer à franchir les frontières internationales, de nombreuses jeunes femmes quittent les campagnes pour les villes. Cette migration interne, souvent ignorée, représente la première étape de nombreuses trajectoires migratoires. Les raisons sont multiples : recherche d’eau potable, accès à des sanitaires, mais aussi quête d’un revenu pour soutenir leur famille. Chaque année, des milliers de jeunes filles quittent les régions de Louga, Thiès ou Kolda pour rejoindre Dakar ou les villes secondaires comme Touba ou Mbour.
Une fois en ville, elles s’insèrent dans des secteurs où l’eau est une ressource vitale : restauration de rue, petits commerces, services domestiques. Pourtant, leur statut juridique reste flou. Sans contrat ni couverture sociale, elles dépendent entièrement de leur employeur pour l’accès à l’eau et aux sanitaires, créant une dépendance qui limite leurs droits fondamentaux.
Sénégal, terre d’accueil : une hospitalité en question
Le Sénégal n’est pas seulement un pays de départ pour les migrantes. C’est aussi une terre d’accueil pour des milliers d’Africaines venues d’horizons divers. Selon les dernières estimations, plus de 200 000 étrangers résident au Sénégal, dont près de 44 % de femmes. Les principales communautés proviennent de Guinée (40,3 %), du Mali (14,9 %), de la Guinée-Bissau (4,4 %) et de la Gambie (3 %).
Cette présence ancienne est aujourd’hui menacée par une montée des discours xénophobes. Des accusations infondées pèsent sur certaines communautés, notamment les Peuls guinéens, désignés comme responsables de la pression sur les écoles publiques ou de déséquilibres démographiques. Ces rhétoriques, qui rappellent les violences xénophobes d’Afrique du Sud, visent à remettre en cause le droit du sol et les conditions de séjour des étrangers.
Une vulnérabilité accrue pour les migrantes étrangères
Dans ce climat de tension, les femmes migrantes africaines subissent une double précarité. Beaucoup occupent des emplois domestiques ou de petit commerce informel, sans protection sociale ni statut légal. Leur accès à l’eau et aux sanitaires dépend souvent de leur employeur ou d’un réseau d’accueil, les rendant particulièrement vulnérables aux abus et à l’exploitation. La peur de dénoncer les violences ou les discriminations les pousse à se taire, aggravant leur isolement.
La crise sanitaire récente a encore renforcé cette vulnérabilité. Les confinements et les restrictions de mouvement ont limité l’accès à l’eau potable, essentiel pour respecter les gestes barrières. Les migrantes, déjà précaires, ont été les premières à subir les conséquences de ces mesures.
L’eau, un enjeu genré et migratoire
Le thème de l’eau choisi par l’Union africaine pour 2026 n’est pas anodin. Il touche directement aux conditions de vie des migrantes. Dans les quartiers où elles s’installent, comme les zones informelles de Pikine ou Guédiawaye, l’accès à l’eau courante et à des toilettes décentes reste un luxe. Les femmes et les filles sont les premières exposées aux risques sanitaires et à l’insécurité nocturne.
Sur leur lieu de travail, la situation est tout aussi critique. Une domestique logée chez son employeur doit souvent se contenter d’un accès limité à l’eau, voire partager des sanitaires insalubres avec d’autres membres du foyer. Sans droit du travail pour encadrer ces conditions, leur dignité est constamment bafouée.
Entre héritage colonial et défis contemporains
Pour comprendre cette crise, il faut remonter aux frontières tracées lors de la Conférence de Berlin en 1885. Ces frontières artificielles ont fragmenté des réseaux de solidarité et de commerce ancestraux, créant des dynamiques migratoires complexes. Aujourd’hui, les États postcoloniaux, en quête de légitimité, recourent à des politiques d’autochtonie qui excluent les étrangers, parfois après des générations de présence.
Cette rhétorique s’appuie sur des stéréotypes genrés. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí ont démontré comment la colonisation a reconfiguré les rôles de genre, puis comment les projets nationalistes postcoloniaux ont instrumentalisé ces catégories pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes migrantes, leur fécondité et leurs enfants deviennent alors des cibles privilégiées pour contrôler les frontières de l’appartenance.
Un appel à l’action : reconnaître et protéger
La Journée internationale de la femme africaine doit être l’occasion de tirer une conclusion simple : le Sénégal et l’Afrique ne peuvent se passer de ces femmes. Sans elles, des pans entiers de l’économie s’effondreraient. Pourtant, leur contribution reste invisibilisée, et leurs droits fondamentaux, notamment l’accès à l’eau et à des sanitaires dignes, sont souvent bafoués.
Il est urgent d’agir à plusieurs niveaux. D’abord, en reconnaissant officiellement ces travailleuses, notamment celles en migration interne, dans les statistiques économiques et les politiques publiques. Ensuite, en garantissant un accès universel à l’eau potable et à des sanitaires sûrs dans tous les quartiers, y compris les zones informelles. Enfin, en luttant contre les discours xénophobes qui ciblent les migrantes étrangères, en renforçant leurs droits et en facilitant leur intégration.
L’eau et l’assainissement ne sont pas seulement des infrastructures. Ils sont des droits humains, des leviers d’émancipation et des conditions indispensables pour que ces femmes puissent continuer à faire vivre le Sénégal. Leur reconnaissance n’est pas un luxe, mais une nécessité pour bâtir une société plus juste et plus résiliente.