Les États-Unis renforcent leur partenariat avec le Mali, le Burkina et le Niger face au djihadisme

Pourquoi Washington mise sur le Sahel malgré le virage russe des juntes

Manifestation pro-russe à Niamey contre les bases françaises et nigériennes en 2023

Les États-Unis opèrent un revirement stratégique majeur envers trois nations du Sahel – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – qui ont rompu leurs accords militaires avec Paris pour s’orienter vers Moscou. Cette nouvelle approche, officiellement actée par Washington, marque une rupture avec les années Biden et s’inscrit dans une logique de réalisme politique.

Le département d’État américain a annoncé l’envoi de Nick Checker, responsable des affaires africaines, à Bamako afin de réaffirmer le « respect des États-Unis pour la souveraineté malienne ». Cette visite s’accompagne d’une volonté de « tracer une nouvelle voie » en dépassant les « erreurs du passé », tout en proposant une collaboration élargie aux deux voisins, le Burkina Faso et le Niger, sur les plans sécuritaire et économique.

Une politique étrangère recentrée sur la lutte antiterroriste

Contrairement à l’administration précédente, l’actuel gouvernement américain semble avoir mis de côté les exigences démocratiques traditionnelles. Depuis les putschs de 2020 à 2023, qui ont renversé les dirigeants civils élus, les relations étaient au point mort. Pourtant, Mohamed Bazoum, l’ex-président nigérien toujours retenu captif, ne figure plus parmi les priorités diplomatiques de Washington.

Ce changement de cap s’est concrétisé par la fermeture du bureau de l’USAID, pilier de l’aide au développement, dès l’investiture du nouveau président américain. Parallèlement, les signaux envoyés depuis la Maison Blanche indiquent une priorité exclusive accordée à la sécurité et aux ressources stratégiques, reléguant au second plan les questions de gouvernance et de droits humains.

Cette réorientation s’explique par plusieurs facteurs :

  • La menace terroriste grandissante : le Sahel concentre désormais la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde, selon certaines estimations. Les groupes djihadistes, comme l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), exploitent les zones instables pour étendre leur influence.
  • Les enjeux économiques : la région regorge de minerais stratégiques. Le Niger possède d’importantes réserves d’uranium, tandis que le Mali détient des gisements de lithium, essentiel pour les batteries. Les juntes locales, en quête de nouveaux partenaires, pourraient favoriser l’exploitation russe au détriment des intérêts occidentaux.
  • L’équilibre géopolitique : les États-Unis refusent de laisser Moscou devenir l’unique acteur extérieur influent au Sahel. Malgré les controverses autour des mercenaires russes (accusés d’exactions au Mali), Washington adopte une position pragmatique, estimant que leur présence ne menace pas directement la stabilité régionale.

Une coopération sécuritaire à géométrie variable

Les États-Unis maintiennent leur soutien aux juntes dans la lutte contre les groupes armés, tout en évitant un engagement militaire direct. Rudolph Attalah, haut responsable américain de la lutte antiterroriste, a confirmé lors d’une visite à Bamako que Washington fournirait un soutien en renseignement et envisageait d’envoyer des armements.

Cependant, aucune réouverture de la base de drones d’Agadez (expulsée par le Niger sous pression de Biden) n’est envisagée. De même, aucun déploiement de troupes au sol n’est prévu, conformément à la promesse de Donald Trump de mettre fin aux « guerres sans fin ». La stratégie repose sur un partenariat discret, sans conditionnalité démocratique, pour ne pas fragiliser les régimes en place.

Cette approche contraste avec les positions de la CEDEAO et de l’Union européenne, qui conditionnent leur aide au retour à l’ordre constitutionnel. Depuis leur retrait de l’organisation régionale en 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES), une alliance défensive axée sur la lutte contre le terrorisme. Les pays restants de la CEDEAO, comme le Bénin, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire, tentent désormais de collaborer avec ces juntes pour contenir la propagation des attaques djihadistes transfrontalières.

Un pari risqué pour l’avenir du Sahel

Si l’aide américaine en matière de renseignement et d’équipements pourrait permettre des avancées ponctuelles contre les groupes armés, les défis structurels du Sahel persistent. La pauvreté, les tensions sociales et l’absence de gouvernance inclusive restent des obstacles majeurs à une stabilisation durable.

Comme l’a démontré l’échec des interventions militaires françaises pendant une décennie, la solution ne peut se résumer à une approche purement sécuritaire. Les États-Unis, en misant sur une collaboration avec des régimes autoritaires, prennent un pari audacieux : celui de contenir le terrorisme sans s’impliquer dans les réformes politiques, au risque de perpétuer les cycles de violence.

Route poussiéreuse à Tombouctou, symbole des défis sécuritaires au Sahel

Le Sahel reste ainsi un laboratoire des nouvelles dynamiques géopolitiques africaines, où la Realpolitik américaine pourrait redéfinir les équilibres régionaux – au prix d’un compromis sur les valeurs démocratiques traditionnellement défendues par l’Occident.