Le Mali face au dilemme : dialoguer avec les groupes armés, une issue inévitable ?

Depuis les récentes offensives coordonnées des 25 et 26 avril qui ont frappé Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal, une interrogation, longtemps considérée comme taboue, refait surface au cœur des discussions sécuritaires maliennes : faut-il engager des pourparlers avec les entités djihadistes ? Face à l’ampleur de cette poussée, orchestrée conjointement par le Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et les insurgés touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), de nombreux analystes et observateurs estiment désormais que la solution exclusivement militaire a atteint ses limites.

Cette vague d’attaques a déferlé sur le territoire malien, du nord au sud, avec une rapidité sans précédent. Les factions armées ont simultanément ciblé les forces de défense et les symboles du pouvoir dans au moins six agglomérations, s’aventurant jusqu’aux abords de la capitale. Pour la première fois, le Jnim et le FLA ont opéré de concert de manière aussi manifeste. Constitué en novembre 2024 suite à la dissolution du Cadre stratégique permanent (CSP), le FLA aspire à l’autodétermination de l’Azawad, une vaste étendue septentrionale du Mali.

Ces événements ont mis en lumière la fragilité du gouvernement malien. Ni la junte dirigée par Assimi Goïta, ni ses partenaires russes d’Africa Corps, ne semblent en mesure de freiner l’avancée des groupes armés. Dans les médias régionaux comme au sein des cercles diplomatiques, l’éventualité de négociations avec le Jnim est évoquée de plus en plus ouvertement, sur fond d’un étranglement progressif de Bamako et d’un enlisement généralisé dans la région. Toutefois, la junte continue de rejeter publiquement toute perspective de discussion. Bamako maintient sa position, excluant « tout dialogue avec les groupes armés terroristes », et privilégiant une ligne strictement militaire malgré la détérioration accélérée du contexte sécuritaire.

Pourtant, depuis la fin avril, la pression s’intensifie sur le régime. Dans la partie centrale du pays, les violences se multiplient. Encore récemment, plusieurs localités de la région de Bankass, dont Kouroude et Dougara, ont été la cible d’agressions. D’après des sources locales et sécuritaires, le bilan cumulé des attaques de mercredi et vendredi oscille entre 70 et 80 victimes.

Une alliance inédite, un signal d’alarme retentissant

Le Jnim demeure le fer de lance de la dynamique djihadiste au Sahel, particulièrement au Mali, mais également au Burkina Faso et au Niger. Pour les juntes militaires rassemblées au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), l’impasse se profile. Arrivées au pouvoir avec la promesse de rétablir la sécurité, elles peinent à contenir une menace qui ne cesse de s’étendre. Au Mali, depuis près d’un an, les assauts se rapprochent inexorablement de la capitale.

« À partir de juillet 2025, les djihadistes ont mené des attaques à l’ouest du Mali, ciblant des sites d’orpaillage et des infrastructures industrielles. Ils ont ensuite visé le corridor Bamako-Dakar, asphyxiant la capitale », précise Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. « Cette fois-ci, ce qui est frappant, ce n’est pas seulement l’ampleur de l’opération, mais aussi le choix délibéré des cibles. Kati et Bamako représentent le cœur du régime », analyse Héni Nsaibia, de l’Acled.

Le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, à Kati, a profondément ébranlé le pouvoir en place. Parallèlement, la reconquête de Kidal – présentée comme une victoire majeure fin 2023 – s’est transformée en un revers stratégique significatif.

La stratégie de l’épuisement

Avant même cette récente offensive, plusieurs experts avaient déjà observé une mutation dans la tactique du Jnim. « Il existe une volonté d’établir un rapport de force plus puissant, non seulement par la pression sécuritaire, mais aussi pour contraindre les autorités maliennes à négocier », expliquait déjà Alain Antil.

Le mouvement djihadiste s’efforce désormais de reproduire à l’échelle nationale ce qu’il expérimentait localement : des blocus économiques, un encerclement progressif des centres urbains, et une pression accrue sur les axes logistiques. « Le Jnim tente de maintenir un blocus économique autour de Bamako », insiste le chercheur.

Pour Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, cette approche s’inscrit dans une vision à long terme : « Ils ont choisi d’affaiblir le pouvoir de l’intérieur, en privilégiant une stratégie d’enlisement et en exploitant les failles du système militaire ». Il ajoute : « Le Jnim ne fait plus de l’application de la charia une condition sine qua non à la paix et se déclare désormais ouvert au dialogue. »

Dans ce contexte complexe, la rivalité avec l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ajoute un facteur d’instabilité supplémentaire, chaque entité cherchant à étendre son emprise territoriale et son influence.

Une option longtemps proscrite qui s’impose

Officiellement, les gouvernements sahéliens rejettent toute idée de pourparlers. « Pour les dirigeants de l’AES, la négociation politique n’est pas envisagée. Le discours demeure martial, avec la réponse militaire comme seule alternative », observe Alain Antil.

Cependant, sur le terrain, la réalité est bien plus nuancée. Les exactions commises par les forces étatiques et leurs alliés ont gravement altéré la confiance des populations. Entre janvier 2024 et mars 2025, près de 1 500 civils ont été tués par les forces gouvernementales et leurs partenaires russes au Mali, soit près de cinq fois plus que par le Jnim, d’après la GI-TOC. Cette spirale de violence nourrit les ressentiments et favorise le recrutement djihadiste.

Les États doivent se résoudre à un compromis des braves.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Face à cette impasse, de plus en plus d’experts préconisent un changement de paradigme. « L’option militaire, seule, est une impasse face au phénomène djihadiste au Sahel. Elle doit être combinée à des négociations politiques », estime Alain Antil, de l’Ifri. Certaines revendications exprimées par les groupes djihadistes – telles que la corruption, la justice, l’accès aux ressources – pourraient servir de base de discussion, sans pour autant minimiser la violence qu’ils exercent.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa va plus loin : « Les États doivent se résoudre à un compromis des braves. L’idée serait d’intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs limites. » Mais il établit des lignes rouges claires : « Le principe d’égalité entre hommes et femmes et le caractère séculier de l’État ne sont pas négociables. »

Plus les offensives djihadistes progressent, plus l’idée de négocier cesse d’être une hérésie pour se muer en une hypothèse politique sérieuse. Pour de nombreux observateurs au Mali, la véritable question n’est plus de savoir s’il faut dialoguer, mais plutôt combien de temps Bamako pourra encore s’y opposer.