La stratégie post-alignement du Mali : souveraineté et partenariats face aux défis de la stabilisation

Après les coups d’État de 2020 et 2021, le Mali, sous l’impulsion de sa nouvelle direction, s’est repositionné comme un acteur souverain sur la scène géopolitique mondiale. Le pays s’est progressivement éloigné de ses partenaires occidentaux traditionnels, se tournant vers de nouvelles alliances avec des nations comme la Russie et les Émirats arabes unis. Cette démarche, présentée comme un recouvrement de l’autonomie nationale, a toutefois mis en lumière les limites des partenariats transactionnels dans des États aussi fragiles. Malgré quelques avancées tactiques et une diversification des alliances, l’insécurité persiste, la situation économique stagne et la gouvernance continue de s’affaiblir. Le Mali se retrouve par ailleurs de plus en plus imbriqué dans des rivalités mondiales plus vastes, de l’Ukraine au Moyen-Orient, ce qui accentue les pressions externes sans apporter de réelle stabilité. Il en résulte un équilibre précaire qui, bien que soutenant le régime à court terme, aggrave les risques sur le long terme.

La trajectoire politique du Mali est devenue de plus en plus incertaine et instable depuis l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta par des coups d’État successifs en 2020 et 2021. Le leadership de Goïta est marqué par un discours souverainiste affirmé, insistant sur l’indépendance nationale, l’autorité de l’État et la résistance à toute ingérence étrangère. Cette position a trouvé un écho favorable auprès d’une partie de la population malienne, lassée par des années d’insécurité, de défaillances de la gouvernance et d’une perception de domination étrangère, notamment de la France.

Tout en se présentant comme un ardent défenseur de la souveraineté du Mali, Goïta a simultanément opéré une réorientation significative des partenariats extérieurs du pays. Ce virage a conduit à un éloignement des alliés occidentaux historiques et à une reconfiguration des relations sécuritaires et diplomatiques, notamment par un renforcement des liens avec la Russie et l’expulsion d’acteurs internationaux majeurs comme la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Ces évolutions traduisent à la fois un rejet des anciens dispositifs de sécurité et une volonté de réaffirmer le contrôle national sur les décisions stratégiques.

L’évolution des partenariats extérieurs du Mali peut être qualifiée de post-alignement souverainiste transactionnel. Dans ce cadre, le régime revendique une autonomie formelle vis-à-vis de ses partenaires traditionnels tout en diversifiant ses engagements externes de manière pragmatique et très sélective. Plutôt que d’adhérer à une structure d’alliance figée, Bamako tire parti d’acteurs externes concurrents – étatiques et non-étatiques – pour maximiser la sécurité du régime, obtenir des avantages matériels et consolider sa légitimité interne dans un contexte de fragilité institutionnelle et d’autorité contestée.

Afin de renforcer son soutien intérieur, Goïta avait promis de lutter contre la corruption et de réformer les institutions maliennes. Sa rhétorique populiste avait trouvé un écho auprès de nombreux Maliens épuisés par l’impunité des élites et les échecs de la gouvernance. Cependant, malgré ces promesses qui ont initialement rallié des citoyens désabusés, des améliorations concrètes en matière de sécurité et de développement économique restent illusoires. Depuis février 2022, le gouvernement de transition a reporté à plusieurs reprises les élections, invoquant des « raisons techniques », et a proposé de prolonger le mandat présidentiel jusqu’en 2030. Ces retards ont ravivé les craintes d’un recul démocratique. Le 13 mai 2025, le gouvernement de Goïta a encore renforcé son pouvoir en dissolvant tous les partis politiques, interdisant leurs réunions et justifiant cette décision par des raisons d’« ordre public ».

Le sous-développement économique persiste

Malgré un discours politique insistant, le régime malien n’a pas encore réussi à fournir les services essentiels – sécurité, justice et infrastructures – en particulier dans les régions rurales et frontalières. Les conditions de vie demeurent difficiles pour la majorité des Maliens, la croissance économique restant concentrée dans les zones urbaines. Cette dynamique urbaine a contribué à la négligence des régions rurales, où l’accès aux services de base, aux infrastructures et aux opportunités économiques reste limité, aggravant ainsi les disparités socio-économiques.

La disparité de revenus entre zones urbaines et rurales au Mali est d’environ 5,5 %, contre 2,7 % en Inde. Le Mali se classe 188e sur 193 pays selon l’Indice de développement humain des Nations unies et demeure dans la catégorie des pays à faible développement humain, ce qui souligne les défis persistants en matière de santé, d’éducation et de revenus. La corruption continue de freiner tout progrès. Bien que les autorités post-coup aient promis des réformes et reconnu l’ampleur de la corruption, les améliorations tangibles sont restées marginales. Parallèlement, les signes d’enrichissement des élites sont devenus de plus en plus manifestes, renforçant les perceptions d’inégalité et d’échec de la gouvernance. En somme, ces changements politiques et diplomatiques n’ont pas entraîné d’améliorations significatives des conditions socio-économiques au Mali.

Insécurité, terrorisme et influences extérieures

La dégradation continue de l’environnement sécuritaire au Mali alimente l’instabilité politique et favorise l’expansion des groupes armés et terroristes. Les difficultés économiques persistantes et un mécontentement généralisé risquent de pousser davantage de jeunes vers les organisations militantes à travers le Sahel. Des groupes comme le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique au Sahel (ISIS-Sahel) excellent à exploiter les griefs locaux.

Malgré des promesses réitérées d’éradiquer le terrorisme, la sécurité opérationnelle demeure précaire. Les attaques, embuscades et affrontements violents persistent dans tout le pays. Les groupes armés ont également démontré une adaptabilité croissante, y compris l’utilisation de nouvelles technologies de communication, ce qui améliore leur coordination et leur recrutement.

La Russie a joué un rôle central dans l’évolution de l’architecture sécuritaire malienne. Après le départ des forces françaises et onusiennes, le groupe Wagner a apporté un soutien au combat, des formations et une protection du régime. Son implication a permis quelques gains tactiques, dont la reprise de Kidal en 2023, mais a également été entachée d’allégations de graves violations des droits humains. En juin 2025, Wagner s’est formellement retiré pour être remplacé par l’Africa Corps, une force contrôlée par le ministère russe de la Défense, composée majoritairement d’anciens membres de Wagner. Ce groupe, moins nombreux, a adopté une approche plus discrète.

Le passage de Wagner à l’Africa Corps ne marque pas un repli, mais plutôt un approfondissement de l’influence russe au Mali, désormais ancrée dans des accords de défense bilatéraux formels et une coopération économique élargie. Si ce réalignement consolide l’influence russe, il n’implique pas un alignement exclusif. En mars 2026, Washington serait sur le point de conclure un accord avec Bamako pour reprendre les vols de renseignement au-dessus du Mali, soulignant la flexibilité pragmatique du régime derrière sa façade souverainiste.

L’Ukraine représente un autre acteur externe évoluant dans cet environnement de plus en plus concurrentiel. Son implication indirecte – via un soutien en renseignement et en technologie de drones – illustre comment le Mali s’est retrouvé enchevêtré dans des rivalités géopolitiques plus larges, dépassant le cadre du Sahel. En juillet 2024, un soutien lié à l’Ukraine aurait contribué à une embuscade meurtrière près de Tinzaouatene, poussant Bamako à rompre ses relations diplomatiques avec Kiev. Cet épisode met en évidence la manière dont la guerre russo-ukrainienne déborde de plus en plus sur le continent africain.

Les Émirats arabes unis (EAU) sont un autre acteur clé. Bien qu’ayant publiquement condamné les coups d’État militaires au Niger, au Mali et au Burkina Faso, les EAU ont discrètement soutenu certains des nouveaux régimes, révélant un écart persistant entre la rhétorique et la pratique. Au Mali et au Niger, leur implication reflète des efforts plus larges pour étendre leur influence à travers le Sahel, tout en rivalisant avec des acteurs régionaux comme l’Algérie et le Qatar.

L’environnement international plus large – en particulier la guerre en Ukraine et l’escalade des tensions au Moyen-Orient – pourrait façonner davantage la trajectoire du Mali de manière indirecte mais significative. La guerre en Ukraine continue de générer une volatilité sur les marchés mondiaux de l’énergie et des matières premières, contribuant à la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires qui affectent de manière disproportionnée les économies dépendantes des importations comme celle du Mali. Ces pressions risquent d’exacerber les griefs socio-économiques, créant ainsi des opportunités de recrutement supplémentaires pour les groupes armés et sapant davantage la légitimité de l’État. Parallèlement, l’engagement militaire soutenu de la Russie en Ukraine pourrait limiter l’ampleur et la durabilité de ses engagements au Sahel, affectant potentiellement l’étendue de son assistance sécuritaire à Bamako au fil du temps.

Les développements au Moyen-Orient ont également des implications. Les EAU, tout en projetant activement leur influence au Sahel, sont confrontés à des pressions stratégiques et économiques croissantes liées à l’instabilité régionale et à leur exposition aux fluctuations des marchés de l’énergie. Ces contraintes pourraient affecter leur capacité ou leur volonté de maintenir ou d’étendre leur engagement dans des environnements fragiles comme le Mali. Plus largement, l’intensification de la compétition géopolitique mondiale risque de renforcer le rôle du Mali en tant que théâtre secondaire dans des rivalités stratégiques plus vastes, où les acteurs externes privilégient l’influence à court terme au détriment de la stabilisation à long terme. Dans ce contexte, la stratégie malienne de post-alignement transactionnel offre une flexibilité mais accroît également sa vulnérabilité aux chocs externes et aux priorités géopolitiques changeantes.

En somme, l’implication de la Russie, des États-Unis, de l’Ukraine et des Émirats arabes unis souligne la transformation du Mali en un espace d’engagement transactionnel, où les partenariats externes sont ajustés pour servir les intérêts immédiats du régime dans un cadre plus large de souveraineté affirmée.

Un avenir incertain pour le Mali ?

Les défis fondamentaux auxquels le Mali est confronté – sous-développement économique, insécurité persistante et expansion des groupes armés – restent profondément enracinés. Ni les Forces armées maliennes ni les partenariats extérieurs évolutifs du régime n’ont réussi à instaurer une sécurité durable ou des améliorations significatives des conditions de vie.

La trajectoire du Mali ne témoigne pas d’un simple réalignement vers un partenaire externe unique, mais plutôt de la consolidation d’une stratégie de post-alignement fondée sur une souveraineté transactionnelle. Bien que cette approche puisse offrir une résilience à court terme au régime, elle comporte des risques considérables, notamment un approfondissement de la dépendance, une fragmentation des structures de gouvernance sécuritaire déjà fragiles et l’ancrage du Mali en tant que théâtre d’interventions extérieures concurrentes.

En l’absence de réformes significatives, la crise malienne est susceptible de persister et de s’intensifier, l’instabilité se propageant de plus en plus vers les États voisins, en particulier le long du golfe de Guinée. Une stabilité durable dépendra d’une transformation politique, sociale et économique globale qui reconstruise la confiance entre l’État et ses citoyens, tout en atténuant l’exposition croissante du pays aux chocs géopolitiques et économiques externes.