Une fibre au cœur d’un enjeu stratégique pour le Niger et l’Algérie
À Assamaka, point névralgique entre désert et frontières, l’inauguration de la liaison transsaharienne à fibre optique entre l’Algérie et le Niger n’est pas qu’une avancée technique. Elle incarne une réponse à un enjeu vital : comment le Sahel peut-il s’affranchir de sa dépendance numérique tout en évitant une mainmise étrangère sur ses infrastructures critiques ? Entre promesses de connectivité, ambitions géopolitiques et menaces sécuritaires, ce câble représente bien plus qu’une simple route de données. Mais qui en tirera réellement profit ?
Assamaka, carrefour historique devenu symbole numérique
Le choix d’Assamaka, à la frontière entre l’Algérie et le Niger, n’est pas anodin. C’est dans cette zone aride d’Agadez que les deux pays ont officiellement activé leur liaison transsaharienne, matérialisant des années de travaux. Ce projet s’inscrit dans la Dorsale transsaharienne à fibre optique (DTS), un ambitieux programme régional visant à relier, à terme, l’Algérie, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Mali et la Mauritanie. Une infrastructure conçue pour briser l’isolement numérique de ces pays enclavés.
Un financement complexe et des chiffres qui parlent
Contrairement aux idées reçues, le projet ne repose pas sur un simple transfert financier bilatéral. Les documents de la Banque africaine de développement (BAD) révèlent une architecture financière bien plus nuancée. Pour la seule composante nigérienne, l’investissement s’élève à environ 43 millions d’euros, financés par un mélange de crédits, de dons et de contributions locales. En chiffres, cela représente 30 milliards de francs CFA, dont 16 milliards issus d’un crédit, 12,76 milliards d’un don et 2,17 milliards d’une contrepartie nationale.
Ce montant couvre la pose de 1 031 kilomètres de fibre, un data center national Tier III et une boucle locale de 88 kilomètres. Une vitrine technologique pour Niamey, mais aussi une porte d’entrée vers des économies d’échelle en matière de connectivité.
Le Niger, premier bénéficiaire d’une autonomie numérique tant attendue
Pour le Niger, enclavé et dépendant de connexions internationales via des pays tiers, cette dorsale est une révolution. Elle offre une nouvelle route vers l’internet mondial, non plus via les câbles existants, mais directement via l’Algérie. Les retombées potentielles sont multiples :
- Une augmentation de la capacité internet et une amélioration de la qualité de service ;
- Une réduction de la dépendance aux itinéraires traditionnels ;
- Une baisse des coûts de transit pour les opérateurs privés et publics ;
- Le développement du commerce électronique et des services financiers mobiles ;
- Une meilleure connectivité pour les régions isolées du nord, comme Agadez ou Tahoua.
Le projet doit également faciliter les échanges régionaux, en connectant le Niger à l’Algérie, au Nigeria, au Bénin, au Burkina Faso et au Tchad. Une avancée majeure pour une économie en quête de diversification.
Des économies réelles, mais des chiffres encore flous
Si les promesses sont immenses, les données précises sur les économies réalisées par l’État nigérien ou les revenus générés par la fibre restent rares. Ni les autorités ni la BAD n’ont encore communiqué d’estimations officielles. Un flou qui interroge sur la rentabilité réelle de l’investissement à court terme.
L’Algérie, architecte d’un hub numérique régional
Du côté algérien, la stratégie est claire : faire de son territoire la porte d’entrée numérique du Sahel. Alger a déjà déployé environ 2 548 kilomètres de fibre entre sa capitale et In Guezzam, à la frontière nigérienne. Objectif ? Attirer le trafic sahélien vers ses infrastructures internationales, renforçant ainsi sa position comme hub régional.
Cette ambition se traduit par des partenariats concrets. En septembre 2026, Algérie Télécom et Niger Télécom ont signé un accord pour équiper la liaison In Guezzam-Agadez d’une capacité initiale de 100 gigabits. Un geste symbolique, mais aussi une preuve de l’engagement algérien à soutenir l’exploitation du réseau nigérien.
Un pari stratégique au-delà des télécommunications
Pour Alger, la fibre n’est pas qu’un outil économique. C’est aussi un levier diplomatique et sécuritaire. Dans un Sahel où plusieurs puissances (Russie, Turquie, Chine, États-Unis) rivalisent pour influencer les pays de la région, le contrôle des infrastructures numériques devient un enjeu de souveraineté. En mars 2026, Alger et Niamey ont réaffirmé leur volonté de renforcer leur coordination sécuritaire et économique, incluant la protection de la fibre, la route transsaharienne et le futur gazoduc transsaharien.
La fibre devient ainsi un instrument de puissance douce, mais aussi un outil de souveraineté économique pour les deux pays.
Un réseau stratégique dans une zone à haut risque sécuritaire
Pourtant, cette infrastructure pourrait bien se révéler aussi vulnérable qu’indispensable. Le tracé traverse des zones nigériennes où les groupes jihadistes, comme l’État islamique au Sahel (ISSP) ou le JNIM (affilié à Al-Qaïda), étendent leur influence. Les risques sont multiples : sabotage, interruption accidentelle, ou difficulté à assurer la maintenance dans des espaces désertiques.
En juin 2026, une attaque revendiquée par le JNIM a ciblé l’aéroport et une base militaire de Niamey, rappelant la porosité des frontières et la fragilité des infrastructures sensibles. La fibre, bien que moins visible qu’une route ou un oléoduc, pourrait devenir une cible privilégiée pour déstabiliser un État déjà en difficulté.
La fibre, nouvelle infrastructure critique à protéger
Au-delà de son rôle dans les télécommunications, la dorsale pourrait transporter des données administratives, financières ou militaires. Le Niger, qui prévoit la construction d’un data center national Tier III, mise sur cette infrastructure pour renforcer sa souveraineté numérique. Mais pour que ce pari tienne, il faudra garantir sa sécurité. En février 2026, Alger et Niamey ont décidé de renforcer leur coopération sécuritaire frontalière, notamment contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. Un engagement crucial pour pérenniser le projet.
Un investissement colossal, mais pas encore de rente garantie
La grande question reste donc sans réponse : combien l’Algérie gagnera-t-elle grâce au trafic nigérien ? Combien le Niger économisera-t-il sur ses coûts de connectivité ? Quel sera le prix du transit d’un gigabit ? Pour l’heure, aucune donnée publique ne permet de trancher. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que le Niger a bénéficié d’un investissement de 43 millions d’euros pour sa composante nationale, tandis que l’Algérie a déployé des milliers de kilomètres de fibre sur son territoire.
Le véritable « deal » n’est donc pas un simple échange financier, mais une architecture numérique transfrontalière. Pour Niamey, c’est une sortie partielle de l’enclavement numérique. Pour Alger, c’est l’opportunité de s’imposer comme une porte d’accès incontournable vers le Sahel. Mais dans une région où les groupes armés défient encore l’autorité de l’État, une seule condition déterminera le succès de cette ambition : que le câble reste intact.
Car dans le Sahara, construire une fibre est une prouesse technique. La transformer en infrastructure rentable, sécurisée et durable pourrait bien être le défi de la prochaine décennie.