Au Cameroun, la crise anglophone en est à sa dixième année sans que les violences ne faiblissent. Entre villages détruits, populations déplacées et économie à l’arrêt, les conséquences pour les citoyens et le pays sont dramatiques. Pourtant, selon Félix Agbor Balla, avocat et figure de la société civile, la solution existe : un dialogue sincère et inclusif avec toutes les parties prenantes. Mais le gouvernement de Yaoundé persiste dans une logique de confrontation, aggravant chaque jour un peu plus le drame humain et économique du pays.
Quand l’absence de dialogue transforme une crise politique en catastrophe humaine
Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun vivent au rythme des affrontements entre les forces de sécurité et les milices séparatistes. Les écoles et les centres de santé ferment leurs portes, les récoltes sont abandonnées, et des plus de 6 000 personnes ont trouvé la mort selon les estimations les plus récentes. Pour les populations survivantes, l’urgence ne se réduit pas à une question politique, mais à une question de survie au quotidien.
Les déplacés internes se comptent par centaines de milliers. Aux difficultés d’accès à l’eau, à la nourriture et aux soins s’ajoute une précarité psychologique profonde. Les enfants, privés d’école, risquent de devenir une génération sacrifiée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une région autrefois agricole et prospère se transforme en zone de non-droit, où même les humanitaires peinent à intervenir.
Économie locale en déroute : des régions entières menacées de désertification
Le secteur agricole, pilier de l’économie régionale, est en crise. Les cultivateurs de cacao, de café et de bananes ne peuvent plus écouler leurs produits en raison des barrières imposées par les séparatistes et des couvre-feux qui paralysent les échanges. Les petites entreprises ferment, faute de clients et de fournisseurs. À Buea ou Kumba, les marchés sont souvent déserts, les prix flambent, et le chômage explose. La Banque mondiale estime que le PIB camerounais a perdu près de 2 % par an depuis 2017, principalement à cause de cette crise.
L’impact se ressent également au niveau national. Le Cameroun, qui misait sur ses deux régions anglophones pour son développement touristique et industriel, voit ses ambitions réduites à néant. Les investisseurs étrangers, déjà frileux, reportent ou annulent leurs projets, craignant l’instabilité persistante.
Félix Agbor Balla : « dialoguer n’est pas un signe de faiblesse, mais d’intelligence »
Face à cette spirale, des voix s’élèvent pour exiger un changement de cap. Félix Agbor Balla, avocat camerounais et cofondateur du Centre pour les droits de l’homme et la démocratie en Afrique centrale (CDHDC), est de ceux-là. Pour lui, le refus de dialoguer est une stratégie autodestructrice qui ne fait que nourrir la colère et les violences. « Le gouvernement camerounais doit comprendre qu’ignorer les revendications des anglophones ne résoudra pas le problème, au contraire, cela l’aggrave », affirme-t-il.
Dans ses prises de position publiques, il insiste sur l’urgence d’une table ronde réunissant le pouvoir, les séparatistes, la société civile et les partenaires internationaux. Selon ses analyses, c’est la seule issue possible pour éviter l’effondrement total de la région. Mais jusqu’à présent, ses appels restent lettre morte. Les autorités privilégient une réponse sécuritaire, avec l’envoi massif de militaires et des opérations jugées parfois brutales par les ONG.
« Le Cameroun ne peut se permettre de perdre encore dix ans dans une impasse qui ne mène nulle part », alerte Agbor Balla. Pour lui, chaque jour sans dialogue est une journée de plus où des vies humaines sont sacrifiées, où des familles se séparent, et où l’État de droit s’affaiblit.
Les conséquences d’une politique répressive : un cercle vicieux difficile à briser
La politique de répression adoptée par Yaoundé a des effets contre-productifs. Les arrestations arbitraires, les destructions de biens et les restrictions des libertés ne font que radicaliser davantage une partie de la population. Les jeunes, en particulier, se tournent vers les groupes armés par désespoir. Les milices séparatistes gagnent en influence, tandis que la population, elle, se sent abandonnée et méprisée par le pouvoir central.
En parallèle, la communauté internationale s’inquiète. Des résolutions de l’ONU et de l’Union africaine ont appelé à une solution pacifique, mais sans succès concret. Les sanctions contre certains responsables des violences sont rares, et les aides humanitaires restent insuffisantes face à l’ampleur de la crise.
Et demain ? Vers une sortie de crise ou une radicalisation accrue ?
Le Cameroun se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Soit le gouvernement accepte enfin d’ouvrir un vrai dialogue, soit il continuera à subir les conséquences économiques et sociales d’une politique qui a déjà montré ses limites. Les experts sont unanimes : sans compromis, le pays risque de s’enliser dans un conflit sans fin.
Les prochains mois seront décisifs. Si aucune avancée n’est enregistrée, les violences pourraient s’étendre au-delà des deux régions anglophones, avec des répercussions sur la stabilité nationale. Pourtant, des solutions existent : une amnistie pour les combattants, des réparations pour les victimes, et surtout, la reconnaissance des griefs des populations anglophones. Sans quoi, la décennie noire du Cameroun pourrait bien se transformer en un cauchemar de plusieurs générations.
- Les villes fantômes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest : Dans des localités comme Kumba ou Bamenda, les rues vides et les commerces fermés dessinent le visage d’une région en voie de désertification économique.
- L’exode des cerveaux : Les professionnels qualifiés, médecins, enseignants et ingénieurs, fuient la région par milliers, aggravant le manque de compétences locales.
- Une jeunesse sacrifiée : Des milliers d’adolescents et de jeunes adultes, privés d’éducation et d’avenir, rejoignent les rangs des milices ou sombrent dans la criminalité.