Derrière un communiqué présidentiel aux mots choisis avec soin se cache une fracture politique profonde au cœur de l’État sénégalais. À peine deux ans après leur accession triomphale au pouvoir, l’alliance historique qui portait l’espoir d’une nouvelle ère politique s’est brisée au grand jour. Avec elle, c’est peut-être le récit politique le plus marquant de la décennie qui s’effrite, depuis l’alternance de 2000.
le duo Sonko-Faye : une alliance née dans l’euphorie et minée par les ambitions
Tout reposait sur une promesse d’unité absolue : « Diomaye moy Sonko ». Ce slogan en wolof, scandé par la jeunesse dakaroise, ziguinchoroise ou thièssoise, résumait une stratégie électorale redoutablement efficace. Ousmane Sonko, empêché de se présenter en 2024, avait désigné son lieutenant, Bassirou Diomaye Faye, comme candidat du Pastef. Le message était clair : voter Faye, c’était voter Sonko. Le pari avait payé, avec une victoire dès le premier tour à près de 54 % des voix.
Pourtant, dès leur installation au palais présidentiel, les tensions sont apparues. Sonko, resté le véritable stratège du mouvement, multipliait les interventions publiques, rappelant sans cesse que la « vision » du parti appartenait au Pastef. De son côté, Diomaye Faye s’affirmait progressivement comme un président à part entière, notamment sur les dossiers sécuritaires et diplomatiques. Une évolution interprétée par certains cadres du parti comme un éloignement des idéaux fondateurs.
des signes avant-coureurs ignorés par les observateurs
Officiellement, aucune explication n’a été donnée pour justifier le limogeage. Pourtant, à Dakar, rares sont ceux qui ont été surpris. Les signes de divergence s’accumulaient depuis des mois. Le président reprochait à son Premier ministre une « personnalisation excessive » du pouvoir et une médiatisation permanente devenue étouffante.
Début mai, dans une interview télévisée aux allures d’avertissement, Diomaye Faye avait marqué les esprits : « Tant qu’il reste Premier ministre, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre. » Face à lui, Sonko ne cachait plus son impatience. Toujours leader incontesté du Pastef, majoritaire à l’Assemblée depuis les législatives de novembre 2024, il continuait de mobiliser la base militante autour du projet politique né dans l’opposition.
deux camps s’affrontent dans les coulisses du pouvoir
Dans les entrailles de l’État, deux courants se dessinaient : les « légalistes », autour du président, soucieux de construire une présidence autonome, et les « sonkistes historiques », convaincus que Diomaye Faye n’était qu’un relais temporaire du pouvoir populaire incarné par Sonko.
Fin 2025, le président avait commencé à bâtir son propre appareil politique autour du mouvement « Diomaye Président », réduisant progressivement l’influence des fidèles de Sonko. En réponse, le camp Sonko multipliait les mises en garde contre ce qu’il percevait comme un abandon des promesses originelles du Pastef.
La réforme électorale adoptée fin avril, ouvrant la voie à une éventuelle candidature de Sonko en 2029, a servi d’accélérateur. À Dakar, beaucoup y ont vu le début d’une campagne présidentielle anticipée.
le FMI, la dette et les subventions : les désaccords qui ont tout précipité
Le clivage le plus marqué concerne la gestion économique du pays. Selon plusieurs acteurs gouvernementaux et diplomatiques, les négociations avec le Fonds monétaire international ont cristallisé les tensions.
À leur arrivée au pouvoir, les nouveaux dirigeants ont découvert l’ampleur de l’endettement sénégalais, qu’ils accusent l’administration précédente d’avoir sous-estimé. Le FMI a alors suspendu un programme de 1,8 milliard de dollars, contraignant l’exécutif à engager des pourparlers complexes avec les bailleurs internationaux.
Dans l’entourage présidentiel, certains critiquent la ligne de Sonko, jugée trop rigide face aux exigences du FMI, notamment sur les réformes budgétaires et la réduction des subventions énergétiques. À l’inverse, les proches du Premier ministre dénoncent une trahison des promesses souverainistes et sociales du Pastef.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, aurait alerté sur l’impact croissant des subventions énergétiques, dans un contexte d’endettement record. Plusieurs observateurs évoquent même des désaccords persistants sur une possible augmentation des prix des carburants, paralysant l’action gouvernementale.
Avec une dette équivalente à 132 % du PIB, selon le FMI, le Sénégal figure désormais parmi les pays les plus endettés d’Afrique subsaharienne.
le discours de Sonko qui a scellé son sort
Vendredi encore, quelques heures avant son éviction, Ousmane Sonko s’exprimait avec véhémence à l’Assemblée nationale. Interpellé sur la récente loi durcissant les sanctions contre l’homosexualité, il a dénoncé « la tyrannie » de l’Occident, accusé de vouloir « imposer » ses valeurs au Sénégal.
Le Premier ministre a rejeté tout « moratoire » sur l’application de cette loi, un discours salué par les députés du Pastef mais qui a également ravivé les craintes des partenaires internationaux du Sénégal. Alors que Dakar tente de restaurer sa crédibilité financière auprès du FMI, cette prise de position est apparue comme un pas de trop. Diomaye Faye a alors choisi de reprendre fermement les rênes du pouvoir.
une nuit électrique dans les rues de Dakar
À peine le décret présidentiel rendu public, les réseaux sociaux se sont enflammés. Des centaines de partisans se sont rassemblés devant le domicile d’Ousmane Sonko, à Keur Gorgui, scandant son nom et dénonçant une « trahison ».
Peu après minuit, l’ancien Premier ministre est rentré chez lui, accueilli par une foule en liesse. En quelques minutes, les plateformes numériques sénégalaises sont devenues le théâtre d’une rupture que beaucoup jugeaient inévitable depuis des mois.
« Jamais un Premier ministre n’avait autant défié son président. Le limogeage de Sonko est logique », a commenté Arthur Banga, politologue ivoirien.
Plusieurs figures politiques ont réagi dans l’urgence. Barthélémy Dias, ancien maire de Dakar, a appelé au calme tout en qualifiant la situation de « crise institutionnelle grave ». Juan Branco, avocat franco-espagnol proche de Sonko depuis l’opposition, a évoqué « la plus grande trahison de l’histoire du peuple sénégalais ».
la presse dakaroise sous le choc
Les unes des journaux sénégalais du lendemain reflétaient l’ampleur du séisme politique. « La fracture », « Diomaye prend le pouvoir », « Adieu au duo » ou encore « Gueguerre au sommet » : les titres témoignaient de l’onde de choc traversant la capitale.
À l’étranger, les diplomates surveillent désormais la situation avec une attention redoublée. Car cette rupture ne se résume pas à une simple querelle de personnes. Elle signe la fin d’un équilibre fragile, celui qui avait permis l’alternance de 2024 après des années de tensions sous Macky Sall, marquées par des manifestations sanglantes, des arrestations massives et une défiance profonde envers les institutions.
un tandem condamné à l’échec dès le départ ?
La crise actuelle révèle une contradiction fondamentale : le pouvoir sénégalais peut-il fonctionner durablement avec deux figures centrales ? D’un côté, Bassirou Diomaye Faye dispose de la légitimité constitutionnelle de chef de l’État. De l’autre, Ousmane Sonko conserve une légitimité militante incontestable, notamment auprès de la jeunesse et des cadres du Pastef.
Pendant deux ans, le régime a tenté de concilier ces deux légitimités. Mais au Sénégal, où la présidence concentre traditionnellement l’autorité politique, la dualité était insoutenable. En mai 2026, Diomaye Faye avait prévenu : le pouvoir risquait de sombrer dans « les ambitions personnelles ». Quelques semaines plus tard, il rappelait qu’il détenait seul le pouvoir constitutionnel de nommer – ou de démettre – son Premier ministre. Vendredi soir, il a exercé ce pouvoir.
Cette séparation ouvre désormais une période incertaine. Si Sonko conserve l’influence politique au sein du Pastef et de la majorité parlementaire, Diomaye Faye garde le contrôle de l’appareil d’État et de la présidence. Entre les deux hommes, la bataille pour 2029 est peut-être déjà lancée. Mais pour de nombreux Sénégalais, l’inquiétude est ailleurs : chômage des jeunes, flambée des prix, dette abyssale et attentes sociales toujours insatisfaites. Derrière cette guerre d’ambitions, beaucoup craignent déjà que l’espoir né de l’alternance de 2024 ne se dissolve dans les fractures du pouvoir.
Le président doit désormais nommer un nouveau Premier ministre, qui devra obtenir la confiance des députés dans un délai de trois mois.