crise migratoire à Ceuta : le Maroc soupçonné d’utiliser les migrants comme levier politique
En moins de 24 heures, plus de 60 000 personnes ont franchi illégalement la frontière de Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc. Madrid évoque une tentative de pression de Rabat, survenue une semaine après la visite du Premier ministre espagnol en Algérie.

Des milliers de Marocains ont rejoint Ceuta à la nage en l’espace de quelques heures, une semaine seulement après le déplacement du chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez en Algérie. En 2021, près de 9 000 personnes avaient déjà franchi cette frontière, quelques jours après l’accueil en Espagne du leader indépendantiste du Sahara occidental, Brahim Ghali.
La situation à Ceuta, ville autonome de 20 km² peuplée de 85 000 habitants, est désormais chaotique. Malgré la fermeture des accès routiers par la police marocaine, des familles entières, des jeunes et même des personnes à mobilité réduite ont réussi à gagner l’enclave espagnole en empruntant des sentiers escarpés ou en se jetant à l’eau.
Les autorités espagnoles affirment que les relations bilatérales avec le Maroc restent solides. Un représentant du ministère des Affaires étrangères a qualifié l’accord actuel de « très positif » et évoqué une « coordination renforcée » entre les deux pays pour endiguer cette crise. Après des heures de silence, le gouvernement marocain a finalement confirmé les déclarations espagnoles et annoncé avoir trouvé un terrain d’entente pour le rapatriement des migrants entrés illégalement.
Une décision de justice détournée par des réseaux criminels ?
Les autorités espagnoles pointent du doigt des réseaux de traite d’êtres humains qui, selon elles, exploiteraient une récente décision de la Cour suprême espagnole. Cette dernière stipule que toute personne entrant sur le territoire espagnol doit bénéficier d’une assistance juridique individuelle. Ruth Ferrero, politologue à l’Institut Complutense d’études internationales, précise que cette interprétation est « erronée » : « Cette décision ne fait qu’appliquer le droit international en matière d’asile. Elle ne signifie pas que les portes sont grandes ouvertes ni que les rapatriements sont impossibles. Cependant, des réseaux criminels ont effectivement exploité cette situation pour favoriser l’afflux de migrants sans papiers. »
Un scénario déjà observé en 2021
En mai 2021, près de 9 000 personnes avaient pénétré à Ceuta en représailles à l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, leader du Front Polisario. À l’époque, des rapports du service de renseignement espagnol avaient révélé que des rumeurs avaient circulé au sein des communautés migrantes subsahariennes, laissant entendre que les contrôles marocains seraient levés ce jour-là.
Haizam Amirah Fernández, directeur du Centre d’études arabes contemporaines, souligne un « schéma récurrent » : « Les autorités marocaines utilisent parfois les mouvements migratoires comme moyen de pression politique. Ces actions s’inscrivent souvent dans un contexte où les revendications du Maroc ne sont pas satisfaites par ses partenaires. »
Ruth Ferrero tempère toutefois ces assertions et met en garde contre une interprétation hâtive : « Il est prématuré d’affirmer que cette pression migratoire relève d’une stratégie politique délibérée. Les données disponibles et les déclarations du ministère de l’Intérieur suggèrent plutôt un rôle central joué par les réseaux de désinformation et les trafiquants. » Selon des sources policières, les forces de sécurité marocaines ont tenté de limiter les départs en multipliant les contrôles dans les transports et sur les routes, mais l’effet d’appel a provoqué un débordement.
Un rapprochement Espagne-Algérie sous haute tension
L’afflux massif de migrants à Ceuta intervient une semaine après la visite de Pedro Sanchez à Alger. « Je ne peux pas affirmer que cette visite est la cause directe de la crise, mais la concomitance est frappante », déclare Amirah Fernández. « Les relations entre le Maroc et l’Espagne traversent l’une de leurs pires phases depuis des décennies. Pour Rabat, toute amélioration des liens entre Madrid et Alger est perçue comme une menace. »
Le Maroc considère en effet la diplomatie espagnole comme un jeu à « somme nulle » : « Si l’Espagne se rapproche de l’Algérie, cela nuit à ses intérêts, et inversement. » Ruth Ferrero ajoute que le Maroc occupe une position de force, mais qu’elle découle d’une « politique sécuritaire européenne externalisée » : « Ce n’est pas le Maroc qui a cherché cette position dominante, mais il a su en tirer profit dans un contexte où l’Europe délègue le contrôle des flux migratoires à des pays tiers. »
Le Sahara occidental, épicentre des tensions
Les tensions récurrentes entre l’Espagne et le Maroc trouvent leur origine dans le conflit du Sahara occidental. En décembre 2020, Rabat avait suspendu les réunions bilatérales de haut niveau après la reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté marocaine sur ce territoire, en échange de la normalisation des relations avec Israël. Quelques mois plus tard, l’Espagne avait accueilli Brahim Ghali, provoquant une crise diplomatique majeure.
« La relation entre les deux pays est complexe », explique Amirah Fernández. « Le Maroc adopte une approche assertive, avec une prise de décision centralisée et une tendance à l’affirmation de sa puissance. » Depuis son indépendance en 1956, le Maroc et l’Espagne se disputent le contrôle du Sahara occidental, ancien territoire espagnol occupé à 80 % par le royaume chérifien, tandis que le reste est administré par le Front Polisario.
La reconnaissance américaine de 2020 a relancé le conflit, aboutissant à la crise de Ceuta en 2021. En 2022, Pedro Sanchez avait écrit à Mohamed VI pour soutenir le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental, abandonnant ainsi la neutralité historique de l’Espagne. « Cette lettre marque un tournant », souligne Amirah Fernández. « L’Espagne a abandonné sa position de neutralité pour privilégier l’option défendue par le Maroc, sans pour autant reconnaître sa souveraineté. »
Les réseaux sociaux, amplificateurs de la crise
Les plateformes numériques ont joué un rôle clé dans cette crise migratoire. Une étude récente de l’Observatoire nordique des droits de l’homme au Maroc révèle que 81 % des jeunes interrogés estiment que les contenus diffusés sur les réseaux sociaux présentent la migration irrégulière comme une « solution viable » pour améliorer leurs conditions de vie. Parmi les répondants, 78,4 % affirment trouver facilement des publications promouvant ce type de voyage, tandis que 74,2 % suivent des pages facilitant l’organisation de ces déplacements.