Des bourses plus chères, des médicaments introuvables, des projets qui traînent : derrière les grands discours sur la coopération Sud-Sud, les citoyens ouest-africains ressentent d’abord les conséquences concrètes des blocages politiques. La participation d’une délégation algérienne multisectorielle au Benin Deal Room 2026, qui s’est tenu du 16 au 18 septembre à Cotonou, en offre une illustration saisissante. Industries pharmaceutique et énergétique, infrastructures, entreprises publiques : Alger veut transformer sa présence en Afrique en partenariats économiques palpables. Mais une contradiction de taille persiste — comment intensifier les échanges Sud-Sud quand la frontière entre le Niger et le Bénin demeure fermée au cœur même de l’espace ouest-africain ?
Ce que les investisseurs ont réellement mis sur la table à Cotonou
Trois jours durant, la capitale béninoise s’est muée en place de marché pour les capitaux en quête de rendement. Organisé sous l’égide du gouvernement béninois, le Benin Deal Room 2026 a rassemblé investisseurs institutionnels, banques de développement, porteurs de projets et décideurs publics autour d’un portefeuille de plus de vingt projets.
Les besoins de financement affichés oscillent entre 2 et 3 milliards de dollars. Agro-industrie, industrie manufacturière, infrastructures, logistique, énergie : les secteurs visés couvrent l’essentiel des besoins d’une économie qui cherche à accélérer son industrialisation. L’objectif n’est pas de tenir un énième forum, mais de mettre directement en relation les capitaux et les projets suffisamment mûrs pour se concrétiser.
C’est dans cette logique que s’inscrit la présence algérienne. Une délégation multisectorielle, incluant des représentants de l’industrie pharmaceutique, de l’énergie et des énergies renouvelables, ainsi que des dirigeants de groupes publics — dont le PDG de Saidal et celui de la Société algérienne des industries électriques et gazières (SAIEG), filiale de Sonelgaz — a pris part aux travaux.
Pour Alger, l’enjeu dépasse la simple représentation protocolaire. Il s’agit d’identifier des marchés, de nouer des alliances industrielles et de faire émerger des partenariats capables d’ancrer durablement les entreprises algériennes en Afrique de l’Ouest.
Une diplomatie économique qui tente de rattraper des décennies de discours
Cette démarche traduit une inflexion notable dans la politique africaine de l’Algérie. Longtemps centrée sur la coopération politique, diplomatique et sécuritaire, l’action d’Alger s’oriente désormais vers une dimension économique plus affirmée.
Le contexte béninois s’y prête. Le pays veut accélérer son industrialisation et valoriser sa position géographique, notamment grâce au port de Cotonou et à la Zone industrielle de Glo-Djigbé, pour développer la transformation locale, la logistique et les chaînes de valeur régionales.
Pour les entreprises algériennes, cette dynamique ouvre des débouchés dans plusieurs domaines :
- Le médicament : le savoir-faire de l’industrie pharmaceutique algérienne peut se prolonger en Afrique de l’Ouest par l’exportation, la distribution, mais aussi, à terme, la production locale et les transferts de technologie.
- L’électricité : l’expertise de Sonelgaz et de ses filiales dans la production, le transport, la distribution et les solutions énergétiques répond à un déficit d’accès à l’énergie criant sur le continent.
- Les énergies renouvelables : le solaire constitue un levier majeur d’électrification, en particulier dans les territoires sahéliens.
L’ambition affichée est de dépasser la relation commerciale classique — vendre des produits algériens à des clients africains — pour produire, investir, former et transférer des compétences sur le continent.
Le paradoxe nigérien : coopérer sans pouvoir circuler
Cette ambition se heurte toutefois à une réalité géopolitique qui dépasse les relations entre Alger et Cotonou.
Le Niger figure parmi les partenaires stratégiques de l’Algérie. Les deux pays ont renforcé leur coopération dans la sécurité, les transports et l’énergie. En juin 2026, l’Algérie a lancé les travaux de son tronçon du Gazoduc transsaharien, appelé à relier le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. En août, la coopération énergétique s’est illustrée par le lancement, dans le nord du Niger, des travaux de forage du bloc pétrolier de Kafra par Sonatrach, en présence des Premiers ministres algérien et nigérien. Le projet est présenté comme susceptible de favoriser à terme les infrastructures routières, la logistique, l’énergie et les échanges entre le sud algérien et la région d’Agadez. Sur le plan sécuritaire, Alger est même allé jusqu’à apporter un soutien militaire au Niger en août 2026, à la demande des autorités de Niamey.
Et pourtant, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, la frontière entre le Niger et le Bénin reste fermée.
Héritée de la crise née du coup d’État de juillet 2023, cette fermeture constitue l’une des principales contradictions de l’intégration régionale. Les discussions engagées en 2026 entre Cotonou et Niamey ont permis des avancées sur la sécurité, le transit et certains aspects économiques et juridiques, mais aucun calendrier ferme de réouverture n’a été confirmé à la fin septembre.
Pour Niamey, les préoccupations sécuritaires restent centrales. Mais le coût économique est bien réel : les marchandises destinées au Niger depuis le port de Cotonou doivent emprunter des itinéraires alternatifs, avec des délais et des surcoûts qui pèsent directement sur le pouvoir d’achat des consommateurs et la compétitivité des entreprises.
Quand une frontière fermée fragilise toute une ambition régionale
Le cas nigéro-béninois soulève une question fondamentale : peut-on véritablement parler de coopération Sud-Sud sans fluidité des frontières, des transports et des échanges ?
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Bénin et le Niger ont intérêt à préserver leurs relations économiques. Cotonou constitue historiquement un débouché maritime important pour les pays enclavés de l’hinterland ouest-africain. Pour le Niger, l’accès aux infrastructures portuaires béninoises représente un élément clé de son approvisionnement.
La fermeture de la frontière transforme ainsi un problème bilatéral en enjeu régional. Elle fragilise les chaînes logistiques, renchérit le transport et réduit la capacité des entreprises à penser leurs marchés à l’échelle de plusieurs pays.
Pour l’Algérie, qui souhaite accroître ses échanges avec l’Afrique, cette situation constitue un avertissement. La diversification géographique des exportations ne peut être dissociée de la construction de corridors sécurisés et fonctionnels. Alger dispose d’un atout majeur : sa profondeur géographique. Le développement des axes transsahariens, la route Alger-Lagos et le Gazoduc transsaharien peuvent rapprocher l’Afrique du Nord de l’Afrique de l’Ouest. Mais ces infrastructures ne produiront leur plein effet que si elles s’inscrivent dans un environnement régional permettant la circulation régulière des marchandises, des capitaux et des compétences.
Vers des chaînes de valeur africaines… à condition de rouvrir les frontières
La présence algérienne au Benin Deal Room 2026 prend dès lors une dimension plus large. Elle témoigne d’une volonté de construire une coopération africaine fondée moins sur les déclarations que sur des projets identifiables, des investissements et des intérêts économiques partagés.
C’est probablement là que se situe le véritable enjeu de la coopération Sud-Sud. Il ne s’agit plus seulement pour les pays africains de commercer davantage entre eux, mais de bâtir ensemble des chaînes de valeur africaines : produire les médicaments en Afrique, développer les équipements électriques en Afrique, transformer les matières premières sur le continent, financer les infrastructures africaines et créer des emplois africains.
Le Bénin veut attirer les capitaux. L’Algérie cherche de nouveaux marchés et souhaite valoriser ses capacités industrielles. Le Niger possède des ressources énergétiques et minières considérables et constitue un espace stratégique entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Ces intérêts pourraient être complémentaires.
Mais la complémentarité économique exige une condition préalable : la confiance politique.
La réouverture progressive des frontières, notamment entre le Niger et le Bénin, serait à cet égard bien plus qu’un geste bilatéral. Elle constituerait un signal en faveur d’une Afrique capable de dépasser ses cloisonnements politiques pour privilégier ses intérêts économiques communs.
L’Algérie face à un choix africain aux conséquences directes
En participant au rendez-vous de Cotonou, Alger semble avoir choisi de ne plus considérer le marché africain comme un simple prolongement naturel de ses exportations, mais comme un espace stratégique d’investissement et de partenariat.
Le défi sera désormais de transformer les contacts noués dans les Deal Rooms en contrats, en implantations industrielles et en projets durables. Le Bénin peut être une porte d’entrée. Le Niger peut être un corridor stratégique. Le Sahel peut devenir un espace de complémentarités. Mais sans circulation, sans infrastructures interconnectées et sans stabilité politique, les ambitions resteront fragmentées — et les citoyens en subiront les conséquences directes, entre hausse des prix, ruptures d’approvisionnement et emplois retardés.
Le message de Cotonou est donc double : l’Afrique attire désormais les capitaux africains eux-mêmes ; encore faut-il que les frontières ne deviennent pas les limites de cette nouvelle ambition.