Violence au Nigéria : une crise humanitaire qui dépasse les clivages religieux

Violence au Nigéria : une crise humanitaire qui dépasse les clivages religieux

Les enlèvements massifs d’écoliers, les attaques meurtrières contre des villages entiers et les agressions ciblant indistinctement les fidèles dans les lieux de culte replacent le Nigéria sous les projecteurs internationaux. Cette escalade de la violence a pris une dimension géopolitique lorsque les États-Unis ont déclenché, à Noël, des frappes aériennes contre des positions jihadistes dans le nord du pays. Washington justifiait cette intervention par la nécessité de protéger les communautés chrétiennes, présentées comme particulièrement vulnérables face aux groupes armés.

Une insécurité qui s’étend à l’ensemble du territoire

Selon Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes au Nigéria, « la sécurité constitue l’un des défis majeurs du pays ». Une insécurité qui n’est plus cantonnée à une région spécifique, mais qui s’est généralisée. Plus de deux millions de personnes vivent aujourd’hui dans des camps de déplacés, souvent depuis plusieurs années, privées de toute perspective d’avenir stable. Les bilans sont accablants : depuis le début du conflit, plus de 40 000 morts ont été recensés, des milliers d’écoles et de centres médicaux détruits, et des terres agricoles rendues inaccessibles. Les populations sont coupées de toute activité économique, « privées de leur dignité », comme le souligne le responsable onusien.

Des enfants dans un camp de déplacés à Maiduguri, au nord-est du Nigéria

Banditisme et tensions communautaires : une violence diffuse

À la menace jihadiste s’ajoutent d’autres formes de violences. Dans le nord-ouest du pays, des États comme Zamfara, Katsina ou Sokoto sont ravagés par le banditisme, caractérisé par des groupes armés criminels organisant enlèvements et pillages. Résultat : près d’un million de personnes ont fui leurs villages, abandonnant leurs terres et leurs moyens de subsistance. Dans la ceinture centrale, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la pression foncière et les changements climatiques, ont également provoqué des déplacements massifs. Plus au sud, des tensions persistent, alimentées par des revendications séparatistes et des sabotages liés à l’exploitation pétrolière.

Avec environ 3,5 millions de déplacés, le Nigéria abrite à lui seul près de 10 % des personnes contraintes de fuir leur foyer en Afrique.

Pas de « génocide chrétien », mais une violence aveugle qui touche tous les Nigérians

Les attaques récentes contre des églises et des écoles chrétiennes ont relancé un débat international. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna, tandis que des villages du nord-ouest étaient ciblés, faisant des dizaines de victimes. Ces événements ont ravivé le souvenir douloureux de l’enlèvement de 276 lycéennes à Chibok en 2014, majoritairement chrétiennes, par Boko Haram.

Face à cette situation, les États-Unis ont mené des frappes aériennes au nom de la protection des chrétiens, évoquant même un « génocide chrétien ». Une qualification que les Nations Unies ne reprennent pas, faute de preuves d’une persécution systématique d’un groupe religieux. Mohamed Malik Fall rappelle que « la majorité des plus de 40 000 morts sont des musulmans, tués dans des mosquées ». Il cite l’exemple d’une attaque survenue la veille de Noël à Maiduguri, touchant une zone située entre une mosquée et un marché, faisant des victimes parmi les fidèles musulmans.

« L’insécurité n’épargne personne, sans distinction de religion ou d’ethnie », insiste-t-il, mettant en garde contre des récits qui pourraient « exacerber les fractures au lieu de renforcer la cohésion nationale ».

Mères déplacées avec leurs enfants lors d'un exercice d'évaluation de la famine dans l'État de Borno

Une crise humanitaire massive, mais dramatiquement sous-financée

Au-delà de la crise sécuritaire, le Nigéria fait face à une urgence humanitaire d’une ampleur exceptionnelle. Dans le nord-est du pays, 7,2 millions de personnes ont besoin d’assistance, dont près de 6 millions en situation critique. L’insécurité alimentaire touche jusqu’à 36 millions de Nigérians, avec un risque accru de malnutrition aiguë pour plus de 3,5 millions d’enfants de moins de cinq ans. Mohamed Malik Fall alerte : « les conséquences dépassent l’immédiateté. La malnutrition affecte le développement cognitif, l’éducation et se répercute à l’âge adulte ».

Les défis sont multiples : chocs climatiques (sécheresses, inondations), épidémies récurrentes (choléra, méningite) et un système de santé fragilisé. Pourtant, les financements alloués à l’aide humanitaire diminuent chaque année. « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an. En 2024, il était de 585 millions. L’an dernier, seulement 262 millions. Et cette année, nous n’atteindrons probablement pas 200 millions », déplore le coordonnateur onusien.

Un géant africain face à ses responsabilités

Le paradoxe nigérian est frappant : une crise humanitaire de grande envergure dans l’une des plus grandes économies du continent. Mohamed Malik Fall rappelle que « le Nigéria n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud. C’est un pays avec des ressources. Le gouvernement nigérian doit prendre ses responsabilités ».

Pour l’ONU, l’enjeu est désormais de transférer progressivement la gestion de l’aide aux autorités locales, tout en appelant les partenaires internationaux à maintenir leur soutien. « Aucune population ne souhaite dépendre de l’assistance. Les gens aspirent à accéder à des opportunités économiques », conclut-il. « Donner du poisson, c’est bien. Apprendre à pêcher, c’est mieux ».