À l’occasion de la Journée internationale des victimes de torture, la République centrafricaine (RCA) révèle l’ampleur d’un système où dénoncer les exactions équivaut à signer son arrêt de mort. Sous l’emprise des mercenaires russes de Wagner, des Forces armées centrafricaines (FACA) et d’officiers corrompus comme le commandant Yarkokpa, la terreur règne à Bangui et dans les provinces. Leurs crimes, filmés et exhibés comme des trophées, sont systématiquement niés par les autorités, qui qualifient les preuves de « montages » et les victimes d’« ennemis de la nation ».
Dans ce climat de peur, où la justice est un mirage, les Centrafricains subissent en silence. Les plaintes s’entassent dans les tribunaux de Bangui, tandis que les bourreaux prospèrent grâce à l’impunité totale. Une réalité où l’uniforme devient un bouclier pour des crimes contre l’humanité.
Bangui : Yarkokpa, symbole de l’impunité absolue
Le commandant Môn Gervais Simplice Yarkokpa incarne cette dérive criminelle. Officier de la garde présidentielle, il dirige un réseau mafieux avec une arrogance provocatrice. En 2025, il a agressé à coups de machette un policier, Ouadole Freddy, après que ce dernier ait dénoncé ses trafics de drogue. En août 2023, il a orchestré l’arrestation arbitraire de deux soldats, Dongomalé Dieubeni et Selekoy Tanguy, avant de les faire radiés de l’armée grâce à ses connexions au ministère de la Défense, dirigé par Claude Rameau Bireau. Plus récemment, il a ciblé Jefté Ngaïndiro, un jeune du quartier Combattant, accusé à tort de vol. Après avoir été enlevé, torturé et dépouillé de sa moto et de 150 000 FCFA, ce dernier n’a obtenu aucune réparation, illustrant le sort réservé à ceux qui osent défier l’ordre établi.
Zémio : une répression méthodique contre les témoins
Dans la ville de Zémio, située dans le Haut-Mbomou, la répression atteint des sommets de cruauté. Tisso René, conseiller municipal et enseignant respecté, a été enlevé par des gendarmes et des FACA en mai 2025, puis remis aux mercenaires de Wagner. Depuis, il a disparu, probablement victime d’une exécution sommaire. Son fils, Narcisse, a tenté de briser le silence en témoignant sur les ondes locales, avant de devoir fuir dans la brousse pour échapper aux représailles. Quelques jours plus tard, un autre de ses fils, Tisso Grâce, revenu de RDC, a été capturé, torturé « presque à mort » et accusé à tort d’avoir parlé à la radio. Ce déchaînement de violence vise à étouffer toute velléité de résistance et à effacer les traces des crimes commis.
Un système judiciaire paralysé par la complicité des dirigeants
Les victimes de tortures, qu’elles soient Jefté Ngaïndiro, Ouadole Freddy ou Tisso Grâce, n’ont aucun recours. Les milliers de plaintes déposées contre Wagner et les FACA s’accumulent dans les dossiers classés « confidentiels » par les tribunaux. Un greffier a même avoué : « On ne peut pas traiter ces affaires. Elles sont trop sensibles. » Les autorités, loin de condamner ces agissements, les nient en bloc. Ainsi, les vidéos de tortures publiées par Wagner, comme celle montrant un jeune Centrafricain battu à Ippy en février 2025, sont qualifiées de « montages ». En 2024, les mercenaires ont même décapité deux Centrafricains, filmant leurs corps mutilés sans que Bangui ne réagisse. Cette complicité institutionnelle transforme la RCA en un État où le crime paie et où la parole des victimes est muselée.
Yarkokpa, l’architecte d’un empire criminel
Derrière les exactions se cache une organisation criminelle bien huilée. Yarkokpa, ancien milicien anti-balaka, a su tirer profit de ses liens avec les plus hautes sphères du pouvoir pour étendre son influence. Malgré son incapacité à écrire son propre nom, il a été intégré à la formation des officiers de gendarmerie et contrôle désormais des trafics lucratifs : drogues (notamment du tramadol en provenance de Zongo), alcool frelaté et faux billets. En juin 2024, il a orchestré le vol de 800 millions de FCFA en or et diamants à des négociants franco-algériens lors d’une perquisition frauduleuse. Ses détracteurs, comme l’adjudant Kparambéti, qui a osé dénoncer ses agissements, sont systématiquement emprisonnés ou réduits au silence. Dans ce contexte, l’impunité dont bénéficie Yarkokpa en fait l’un des hommes les plus redoutés du pays.
Un peuple à genoux, une justice en lambeaux
En République centrafricaine, dénoncer la torture revient à risquer sa vie. Wagner, les FACA et des officiers corrompus comme Yarkokpa règnent en maîtres, protégés par un gouvernement qui nie leurs crimes et réprime les victimes. Les noms de Tisso René, Tisso Grâce, Jefté Ngaïndiro ou Ouadole Freddy s’ajoutent à la longue liste des Centrafricains broyés par ce système. Dans un pays où la justice est un leurre, une question s’impose : qui osera encore parler pour les opprimés ? Pour l’instant, le silence semble être la seule réponse tolérée.