Rivalité algéro-marocaine : une obsession stratégique ou un héritage historique ?

L’Algérie et le Maroc : une rivalité aux racines profondes

Parmi les tensions bilatérales les plus tenaces du continent africain, celle opposant l’Algérie et le Maroc se distingue par sa durée et son impact sur l’équilibre régional. Depuis leur indépendance respective au milieu du XXe siècle, les deux pays ont alterné entre coopération prudente et confrontations ouvertes, marquée par des conflits frontaliers, des ruptures diplomatiques et une rivalité géopolitique persistante. Mais cette opposition dépasse-t-elle le simple cadre d’un différend historique pour s’inscrire comme une stratégie nationale à long terme de l’Algérie ?

Cette question, volontairement provocatrice, mérite d’être explorée. Si réduire l’action algérienne à une obsession anti-marocaine reviendrait à simplifier une politique étrangère complexe, influencée par des facteurs historiques, économiques et sécuritaires multiples, il est tout aussi inexact de considérer le Maroc comme un acteur secondaire dans les calculs stratégiques d’Alger.

Cet article propose une analyse équilibrée, examinant comment cette rivalité, bien que coûteuse, est devenue un pilier de la politique extérieure algérienne, sans pour autant épuiser ses autres priorités nationales.


Des origines coloniales à la guerre des Sables : les prémices d’un conflit

Les tensions entre les deux pays plongent leurs racines dans les frontières tracées par les puissances coloniales. La France, lors de son occupation du Maghreb, avait redessiné les limites territoriales entre l’Algérie et le Maroc, incorporant des régions revendiquées par Rabat, comme Tindouf ou Figuig. À l’indépendance du Maroc en 1956, puis de l’Algérie en 1962, ces frontières contestées sont devenues un sujet de discorde immédiat.

Contrairement aux espoirs marocains d’une restitution des territoires perdus, Alger a adopté une position intransigeante, considérant ces frontières comme intangibles. Cette divergence a conduit à la guerre des Sables en 1963, un conflit bref mais symbolique, qui a ancré une méfiance durable entre les deux États. Pour l’Algérie, le Maroc est apparu comme un voisin expansionniste, tandis que Rabat a perçu Alger comme un régime idéologique prêt à recourir à la force.

Une rivalité institutionnalisée par le dossier du Sahara occidental

Si la guerre des Sables a forgé une défiance psychologique, c’est le conflit du Sahara occidental qui a structuré durablement la relation bilatérale. Le retrait espagnol de cette colonie en 1975 a déclenché un différend territorial opposant le Maroc, qui revendique la souveraineté sur ce territoire, à la République arabe sahraouie démocratique (RASD) soutenue par Alger. Depuis, le Sahara occidental est devenu le cœur des tensions entre les deux pays.

Chaque partie présente sa position comme un principe intangible : le Maroc y voit une question d’intégrité territoriale, tandis que l’Algérie défend le droit à l’autodétermination des Sahraouis. Cette divergence, désormais ancrée dans les récits nationaux des deux pays, rend toute médiation extrêmement difficile.


Dimensions géopolitiques : quand la rivalité dépasse le Sahara

La compétition entre Alger et Rabat s’étend bien au-delà du dossier sahraoui, influençant la diplomatie, l’économie et la sécurité régionales. Voici comment cette rivalité s’exprime dans différents domaines clés :

L’Union africaine : un terrain de confrontation

L’Algérie a joué un rôle central dans l’admission de la RASD au sein de l’Organisation de l’unité africaine en 1984, une décision qui a poussé le Maroc à quitter l’organisation pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc dans l’Union africaine en 2017, Alger a intensifié ses efforts pour contrer l’influence marocaine sur le continent, notamment en Afrique subsaharienne.

La diplomatie énergétique : l’abandon d’un projet commun

Le Gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait le gaz algérien vers l’Europe via le Maroc, a été définitivement suspendu en 2021. Alger a redirigé ses exportations via le gazoduc Medgaz vers l’Espagne, tandis que Rabat a développé le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, évitant sciemment le territoire algérien. Cette rupture illustre comment un différend bilatéral peut reconfigurer les infrastructures régionales.

La normalisation avec Israël : un nouveau front de tension

La décision marocaine de normaliser ses relations avec Israël en 2020, en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental, a été perçue comme une menace par Alger. Cette normalisation a renforcé la perception d’un « axe anti-algérien » impliquant Rabat, Washington et Tel-Aviv, un récit qui a influencé la politique de défense algérienne.

La rupture diplomatique de 2021 : l’escalade

En août 2021, Alger a rompu ses relations avec le Maroc, invoquant des « actes hostiles », avant de fermer son espace aérien aux appareils marocains et de suspendre définitivement le gazoduc. Ces mesures, toujours en vigueur, marquent l’institutionnalisation la plus sévère de l’hostilité bilatérale depuis 1963.

Les modèles de leadership régional : deux visions opposées

Le Maroc mise sur une diplomatie économique tournée vers l’Afrique subsaharienne et l’Atlantique, tandis que l’Algérie privilégie une approche souverainiste et non alignée, fondée sur son héritage anticolonial. Ces stratégies, bien que distinctes, sont souvent interprétées par l’autre comme une tentative d’encerclement, limitant les possibilités de coopération.


La rivalité, un outil de légitimation intérieure ?

L’histoire politique algérienne montre que les régimes autoritaires ou hybrides ont souvent instrumentalisé les menaces extérieures pour renforcer leur légitimité. Par exemple, lors de la guerre civile des années 1990, le discours sur la menace marocaine a servi à justifier la consolidation du pouvoir par l’establishment militaire. Plus récemment, le mouvement du Hirak en 2019, bien que centré sur des revendications internes, a été suivi d’une intensification de la rhétorique anti-marocaine dans les médias officiels.

Si cette stratégie diversionnaire ne explique pas à elle seule la politique algérienne, elle illustre comment la rivalité avec le Maroc peut être mobilisée pour détourner l’attention des défis internes.


Un coût économique et régional disproportionné

La rivalité algéro-marocaine a des conséquences tangibles sur l’économie et la stabilité régionales :

  • Une intégration économique quasi inexistante : Le commerce entre les deux pays représente moins de 3 % de leur commerce total, un niveau exceptionnellement bas pour deux économies limitrophes. L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989, reste largement inactive.
  • Une frontière fermée depuis 1994 : La fermeture de la frontière terrestre a favorisé une économie informelle de contrebande au détriment des deux États.
  • Un dividende d’intégration inexploité : Selon les économistes, une coopération régionale renforcée pourrait générer des gains substantiels, notamment grâce à des infrastructures énergétiques et logistiques coordonnées.

Cette stagnation économique s’explique davantage par des contraintes politiques que par des facteurs structurels, soulignant que la rivalité coûte cher aux deux sociétés.


La dimension militaire : un dilemme de sécurité

Les budgets de défense des deux pays reflètent cette rivalité. L’Algérie, confrontée à des menaces sécuritaires sur ses frontières sud et est, maintient l’une des dépenses militaires les plus élevées d’Afrique. Le Maroc, de son côté, a modernisé ses forces armées avec des acquisitions variées (États-Unis, Europe, Israël) et approfondi sa coopération sécuritaire avec Washington.

Cette course aux armements est souvent interprétée par chaque partie comme une menace, créant un cercle vicieux où les acquisitions défensives sont perçues comme offensives, alimentant une escalade mutuelle.


Perspectives d’avenir : vers une coopération pragmatique ?

Malgré l’ampleur des tensions, certains signes pourraient indiquer une possible évolution vers une relation plus apaisée. Des mesures de confiance ciblées, comme un dialogue technique sur les menaces sahéliennes (terrorisme, trafic d’armes) ou des échanges économiques sectoriels, pourraient être envisagées sans exiger de compromis sur le Sahara occidental.

Cependant, plusieurs obstacles persistent :

  • Le durcissement des positions : La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020 et l’engagement croissant du Maroc dans des initiatives atlantiques ont réduit les incitations à la modération.
  • Les dynamiques internes : La transition politique post-Hirak en Algérie et la consolidation du leadership marocain au Maghreb rendent toute concession difficile.
  • Les alignements extérieurs : La rivalité est désormais influencée par des acteurs tiers (États-Unis, Russie, Chine), ce qui complique toute résolution bilatérale.

Dans ce contexte, l’avenir du Maghreb dépendra de la capacité des deux pays à dissocier la résolution du différend sahraoui de la coopération sectorielle, une approche qui a déjà fonctionné par le passé, notamment dans les années 1990.


Conclusion : une rivalité coûteuse mais structurelle

Si la rivalité algéro-marocaine ne peut être réduite à une simple obsession, elle est devenue un principe organisateur de la politique extérieure de l’Algérie, influençant sa diplomatie, sa défense, son économie et même son discours intérieur. Cette dynamique, bien que coûteuse, est profondément enracinée dans l’histoire coloniale, les conflits postcoloniaux et les divergences géopolitiques persistantes.

Pourtant, le potentiel inexploité du Maghreb rappelle que cette rivalité n’est pas une fatalité. Une coopération pragmatique, même limitée à des domaines spécifiques, pourrait desserrer l’étau d’un conflit qui a trop longtemps hypothéqué l’avenir des deux pays et de la région. La question n’est plus de savoir qui porte la plus grande responsabilité, mais comment briser ce cycle de confrontation pour permettre au Maghreb de réaliser son potentiel.