La doctrine de l’alternance imposée, pierre angulaire de la diplomatie béninoise
À l’heure où les coups d’État se multiplient en Afrique de l’Ouest, le Bénin se distingue par une position tranchée. Depuis son arrivée au pouvoir en 2016, le président Patrice Talon a fait de la limitation des mandats présidentiels un principe non négociable. Pour Cotonou, la fragilité de la CEDEAO trouve son origine dans l’obsession des dirigeants à prolonger leur séjour au pouvoir, comme en attestent les crises au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Le chef de l’État béninois a donc proposé une réforme radicale lors des discussions sur le Protocole additionnel de la CEDEAO : interdire formellement tout mandat présidentiel au-delà de deux, sans possibilité de contournement par des réformes constitutionnelles. Selon lui, cette mesure est indispensable pour restaurer la crédibilité d’une organisation souvent critiquée pour son laxisme face aux ruptures constitutionnelles.
Un trio de dirigeants face à Cotonou : Lomé, Abidjan et Dakar unis dans le refus
La proposition béninoise a heurté de plein fouet un front commun regroupant trois des figures les plus en vue de la sous-région. À Lomé, le régime de Faure Gnassingbé y voit une atteinte à la souveraineté nationale, d’autant que le Togo a récemment adopté un régime parlementaire permettant une longévité accrue au sommet de l’État.
À Abidjan, Alassane Ouattara défend une vision opposée : la limitation des mandats relève du droit interne, et non d’une contrainte supranationale. Le président ivoirien, lui-même au cœur d’une polémique sur son troisième mandat en 2020, incarne cette résistance à toute ingérence dans les affaires intérieures. Enfin, à Dakar, l’ancien président Macky Sall a toujours refusé une telle contrainte, malgré les tensions internes liées à cette question avant l’alternance de 2024.
Pour ces dirigeants, les priorités de la CEDEAO doivent se concentrer sur la lutte antiterroriste et l’intégration économique, plutôt que sur la surveillance des mandats présidentiels.
La diplomatie béninoise : cohérence ou isolement ?
Face à ce blocage persistant, Patrice Talon a choisi une voie radicale : l’absence aux sommets régionaux. Cette diplomatie de la chaise vide, perçue par certains comme un repli, est présentée par Porto-Novo comme une exigence de cohérence. Le Bénin refuse de cautionner une institution qui, selon lui, applique une politique à deux vitesses : sanctionner les putschs militaires tout en fermant les yeux sur les coups d’État constitutionnels orchestrés par des dirigeants civils.
Cette posture, bien que minoritaire, trouve un écho croissant auprès des sociétés civiles ouest-africaines, de plus en plus sensibles aux enjeux de gouvernance. En affichant sa volonté de quitter le pouvoir en 2026 après deux mandats, Patrice Talon incarne une alternative rare dans un paysage politique dominé par des dirigeants en quête de pérennité.
L’alternance comme rempart contre l’instabilité
Pour le président béninois, la stabilité de l’Afrique de l’Ouest passe nécessairement par le respect d’une règle commune : la limitation stricte des mandats. Sans cette discipline, la CEDEAO risque de rester un club de dirigeants vulnérables aux pressions populaires et aux tentations autoritaires. Patrice Talon mise sur l’histoire : une Afrique de l’Ouest où les institutions priment sur les ambitions personnelles, où la jeunesse, avide de renouveau, trouve enfin des raisons d’espérer.
Le débat dépasse désormais le cadre juridique pour devenir une question existentielle pour la sous-région. En défiant des alliés historiques comme Ouattara ou Gnassingbé, le dirigeant béninois a choisi de placer l’éthique démocratique au cœur de la diplomatie régionale. Si la bataille semble perdue sur le terrain technique, son modèle d’alternance stricte reste, pour beaucoup, le dernier rempart contre l’instabilité chronique.
L’avenir tranchera : la raison finira-t-elle par l’emporter sur la conservation du pouvoir ?