Nouveau gouvernement sénégalais : 5 leçons à tirer de sa composition

Nouveau gouvernement sénégalais : 5 enseignements à tirer de sa composition

Le Président Bassirou Diomaye Faye a dévoilé lundi soir la liste des membres composant son nouveau gouvernement. Dix jours après le limogeage de l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, cette équipe de 30 personnes, dirigée par Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, doit désormais relever des défis majeurs, notamment une dette publique écrasante et une absence de majorité parlementaire claire.

L’équipe, composée de 26 ministres et 4 ministres délégués, compte seulement quatre femmes, aucune n’occupant un poste régalien. Cette configuration suscite des critiques, notamment de la part des associations de défense des droits des femmes, qui dénoncent une sous-représentation persistante malgré la loi sur la parité adoptée en 2010.

Le Premier ministre du Sénégal Ahmadou Al Amine Mohamed Lo

Un gouvernement sans majorité parlementaire

Le parti PASTEF, dirigé par Ousmane Sonko, a clairement indiqué ne pas souhaiter participer à ce gouvernement en raison de divergences profondes avec la présidence. Cette décision a entraîné le départ de plusieurs figures emblématiques du parti, dont Birame Souley Diop (Énergie), Yacine Fall (Justice), Amadou Ba (Culture) ou encore Maïmouna Gueye (Famille et Solidarités).

Pourtant, certains anciens membres du PASTEF ont été maintenus dans l’équipe gouvernementale, comme Balla Moussa Fofana (Urbanisme), Yancoba Diémé (Défense), Ibrahima Sy (Santé) ou Cheikh Diba, désormais à la tête d’un ministère élargi incluant l’Économie et le Plan. Cette présence de dissidents du PASTEF illustre les tensions au sein du paysage politique sénégalais.

Ousmane Sonko, président de l'Assemblée nationale et figure du PASTEF

Par ailleurs, des personnalités proches de Sonko ont été intégrées, comme Cheikh Tidiane Dieye (Assainissement), Déthie Fall (Infrastructures), Moustapha Guirassy (Éducation nationale) ou Mamadou Lamine Dianté (Fonction publique). Boubacar Camara hérite quant à lui du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. La Coalition Diomaye, alliée du président, obtient six portefeuilles, dont celui de l’Énergie et du Pétrole confié à El Hadj Abdourahmane Diouf, une figure de cette alliance.

Une sous-représentation des femmes

Avec seulement quatre femmes sur trente membres, le nouveau gouvernement sénégalais marque un recule en matière de parité. Ce chiffre contraste avec le gouvernement précédent, qui comptait cinq femmes malgré une équipe plus large. Aucune des quatre femmes nommées n’occupe un poste régalien, ce qui suscite l’inquiétude des associations féministes.

Parmi les femmes promues figurent Marie Angélique Mame Selbé Diouf (Famille, Action sociale et Solidarités), Djirèye Clotilde Coly (Sports et Jeunesse), Ami Mara (Pêches et Économie maritime) ainsi que Mame Coumba Diop, chargée de la Culture et du Patrimoine historique.

Le Dr Coumba Mar Gadio, membre du Réseau des Femmes Leaders Africaines (AWLN), a critiqué cette configuration : « Ce gouvernement ne reflète ni le poids démographique des femmes dans la société sénégalaise, ni leur expertise dans les secteurs stratégiques. » Elle a appelé à des mesures correctives pour renforcer leur présence dans les sphères décisionnelles, soulignant que de nombreux ministères pourraient bénéficier de leurs compétences.

La dette et les relations avec le FMI au cœur des tensions

Illustration de la dette publique sénégalaise, estimée à plus de 7 milliards de dollars

Le Sénégal fait face à une dette publique colossale, estimée à plus de 7 milliards de dollars, dont une partie a été dissimulée sous l’ancien régime. Le pays a jusqu’à présent refusé toute restructuration de cette dette, une position qui a alimenté les tensions entre le président Faye et Ousmane Sonko lors des négociations pour la formation du gouvernement.

Amath Ndiaye, économiste à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, estime que le nouveau gouvernement devra négocier avec le FMI pour restructurer la dette et éviter un effondrement économique. « Le marasme économique est palpable, avec un chômage croissant et une croissance prévue entre 2,2 % et 2,5 % en 2026. Une restructuration de la dette devient indispensable », déclare-t-il.

Cependant, cette démarche pourrait entraîner des conséquences sociales, notamment la réduction des subventions dans des secteurs clés, alors que les revendications des citoyens restent fortes face à la hausse du coût de la vie et à l’inflation. « Le gouvernement est pris entre deux feux : répondre aux exigences du FMI tout en satisfaisant les attentes sociales », explique l’économiste.

Une situation politique inédite

Moussa Diaw, professeur émérite de sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, qualifie la situation actuelle de « inédite » au Sénégal. Il explique cette rupture par des divergences sur l’orientation politique à adopter, notamment concernant la reddition des comptes, la gestion de la dette et les questions de justice.

« Il n’existe plus de convergence de vues entre la présidence et l’Assemblée nationale, où le PASTEF détient la majorité absolue. Nous sommes dans une cohabitation forcée, où le Premier ministre doit composer avec un parlement qui peut à tout moment bloquer ses initiatives », analyse-t-il. Cette configuration fragilise le gouvernement Al Aminou Lo, privé de marge de manœuvre politique.

Représentation de la cohabitation entre la présidence et l'Assemblée nationale au Sénégal

Pour éviter une crise institutionnelle, Moussa Diaw appelle à une concertation responsable entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko. « Chacun doit jouer son rôle constitutionnel en plaçant l’intérêt du Sénégal au-dessus des considérations politiciennes », insiste-t-il. Une gestion apaisée de cette cohabitation est cruciale pour la stabilité du pays.

Une répartition des pouvoirs conforme à la Constitution

Le politologue souligne que la présidence et l’Assemblée nationale doivent exercer leurs prérogatives respectives avec rigueur, tout en évitant les conflits qui pourraient paralyser l’action gouvernementale. « La stabilité du Sénégal dépend de la capacité des institutions à fonctionner harmonieusement, malgré leurs divergences », explique-t-il.

Dans ce contexte, il appelle à un esprit de patriotisme de la part des dirigeants, afin de préserver la cohésion nationale et de répondre aux attentes des citoyens. « Le Sénégal a besoin d’une gouvernance responsable et inclusive pour surmonter les défis économiques et sociaux actuels », conclut Moussa Diaw.