Les récentes déclarations des ministres des Affaires étrangères du Niger et du Mali révèlent une stratégie diplomatique ambigüe. D’un côté, ils dénoncent avec virulence le soutien présumé des pays de la CEDEAO aux groupes terroristes. De l’autre, ils se disent prêts à collaborer avec ces mêmes États. Cette approche contradictoire soulève une question essentielle : comment concilier rupture politique et nécessité économique dans une région aussi interconnectée ?
L’impossible divorce entre accusations et partenariats
Le double jeu des autorités maliennes et nigériennes repose sur une équation complexe. En pointant du doigt leurs voisins ouest-africains, elles cherchent à mobiliser l’opinion publique interne. Pourtant, en proposant simultanément des collaborations, elles admettent, sans toujours le vouloir, que la rupture totale avec la CEDEAO relève de l’utopie.
Un manque de cohérence qui interroge : dans l’arène internationale, une accusation publique de complicité avec le terrorisme exclut normalement toute forme de coopération économique. Pourtant, le Mali et le Niger semblent vouloir naviguer entre ces deux extrêmes, au risque de s’aliéner leur crédibilité sur la scène mondiale.
Cette schizophrénie diplomatique pourrait bien se retourner contre eux. Les partenaires internationaux, sceptiques face à ces revirements, pourraient hésiter à engager des investissements ou à soutenir des projets de développement dans ces pays. Après tout, comment bâtir des relations stables avec des États qui modifient sans cesse leur position ?
La géographie, ce rempart invisible contre l’autarcie
Derrière les discours sur la souveraineté se cache une réalité moins reluisante : l’enclavement géographique. Le Mali et le Niger, privés d’accès à la mer, dépendent entièrement des ports des pays voisins pour importer les denrées essentielles. Riz, carburant, médicaments… Sans la libre circulation des marchandises via les corridors de la CEDEAO, ces pays feraient face à une crise humanitaire sans précédent.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 90 % des échanges commerciaux du Niger transitent par le port de Lomé (Togo) ou Cotonou (Bénin).
- Le Mali importe près de 60 % de ses produits de première nécessité via les ports ivoiriens et béninois.
- Une rupture totale des échanges entraînerait une hausse des prix de 30 à 50 % selon les estimations des économistes.
En reconnaissant la nécessité de coopérer avec la CEDEAO, les deux pays valident une vérité implacable : l’autarcie est une illusion pour des nations enclavées. Leur survie économique repose sur des liens qu’ils prétendent vouloir rompre.
Le piège de la souveraineté fantôme
Quitter la CEDEAO était présenté comme un acte de libération. Pourtant, les dirigeants du Sahel découvrent, à leurs dépens, que la souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit, notamment par la capacité à répondre aux besoins fondamentaux de la population : nourriture, sécurité, santé. Or, sans la coopération de la CEDEAO, ces objectifs deviennent inaccessibles.
Une souveraineté à deux vitesses : les autorités veulent afficher leur indépendance, mais elles dépendent toujours des mécanismes régionaux pour faire fonctionner leur économie. Par exemple, la monnaie utilisée par les deux pays (le franc CFA) est arrimée à l’euro via la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), une institution liée à la CEDEAO. Comment prétendre s’affranchir d’un système dont on continue de bénéficier ?
Ce paradoxe révèle une vérité cruelle : la rupture politique ne suffit pas à briser les chaînes économiques. Les citoyens, eux, paient le prix fort de cette ambivalence. Inflation galopante, pénuries de médicaments, insécurité alimentaire… Les conséquences concrètes de cette politique se mesurent déjà dans les marchés et les hôpitaux.
Le terrorisme, ce ennemi commun qui ignore les frontières
Le terrorisme ne connaît ni passeports ni délimitations administratives. Les groupes armés profitent des tensions entre États pour étendre leur emprise. En ciblant la CEDEAO, le Niger et le Mali fragilisent une alliance qui, malgré ses défauts, reste un rempart contre la propagation de l’extrémisme violent.
Pourtant, la solution est évidente : une coordination renforcée entre les services de renseignement et les armées. Diviser pour mieux régner ? C’est exactement ce que recherchent les organisations terroristes. En s’isolant, les deux pays du Sahel offrent un avantage stratégique à leurs ennemis.
La priorité ne devrait pas être de quitter la CEDEAO, mais de réformer cette organisation pour en faire un outil plus efficace. Plutôt que de brandir des accusations infondées, il serait plus judicieux de négocier des mécanismes de coopération adaptés aux réalités locales, notamment en matière de lutte antiterroriste.
Vers une diplomatie pragmatique : l’urgence de tourner la page
La colère peut être un moteur, mais elle ne constitue pas une politique étrangère viable. Le Niger et le Mali doivent désormais choisir entre deux options :
- Poursuivre sur la voie de la rupture, avec le risque de plonger leur population dans le chaos économique et social.
- Opter pour le réalisme en réintégrant les instances de la CEDEAO, non pas par soumission, mais pour défendre leurs intérêts de manière constructive.
La vraie souveraineté ne réside pas dans les discours enflammés, mais dans la capacité à nourrir sa population, protéger ses citoyens et garantir un avenir stable. Pour y parvenir, le bon sens commande de privilégier le dialogue plutôt que l’isolement. L’histoire a montré que les nations qui survivent ne sont pas celles qui se coupent du monde, mais celles qui savent s’adapter aux réalités du terrain.
Le temps des postures est révolu. Place à l’action.