Le Niger, nouveau théâtre des rivalités sécuritaires et économiques au Sahel
En 2026, le Niger n’est plus seulement une cible des groupes armés ou un acteur de la lutte antidjihadiste : il est devenu le point de cristallisation d’une guerre d’influence où se croisent stratégies militaires, partenariats énergétiques et alliances politiques. Entre Benghazi, Alger et Paris, les initiatives diplomatiques des dernières semaines révèlent une recomposition brutale des équilibres régionaux, aux conséquences directes pour les populations, l’économie locale et la stabilité des États voisins. Les citoyens nigériens, comme ceux du Tchad ou du Mali, subissent les retombées de ces joutes géopolitiques, tandis que les entreprises et les investisseurs étrangers évaluent désormais les risques avant de s’engager.
Des accords en cascade pour sécuriser des intérêts divergents
Le 1er novembre 2026, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine se rendait à Benghazi, où il signait avec Saddam Haftar, vice-commandant des forces du maréchal Khalifa Haftar, un protocole d’accord stratégique. Ce document, dont les détails restent confidentiels, marque un tournant dans les relations entre Niamey et l’est libyen. Pour le Niger, il s’agit d’élargir ses options sécuritaires et politiques dans une région où la menace des groupes armés et les tensions transfrontalières pèsent lourdement sur son développement. Pour Benghazi, c’est l’opportunité de renforcer son influence vers le sud, notamment dans les zones stratégiques du Fezzan, riches en ressources naturelles et traversées par des corridors commerciaux essentiels.
Deux jours plus tard, le chef d’état-major adjoint des forces de l’est libyen, Khaled Haftar, était reçu à Paris par son homologue français, le général Fabien Mandon. Les discussions portaient sur la coopération militaire, la formation des armées et le partage d’informations. Une séquence qui, bien que présentée comme technique, envoie un signal fort : la France, malgré son recul militaire au Sahel, maintient des canaux de dialogue avec les acteurs locaux pour préserver ses intérêts, notamment dans la lutte contre le terrorisme et le contrôle des flux migratoires.
L’Algérie, en première ligne pour contrer l’expansion des influences étrangères
Face à cette dynamique, Alger accélère son propre déploiement diplomatique. Le 3 novembre, Ahmed Attaf, ministre d’État algérien aux Affaires étrangères, se rendait à N’Djamena pour rencontrer le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. L’objectif ? Renforcer la coordination sécuritaire entre les deux pays, alors que les tensions persistent entre Niamey et N’Djamena. Le Niger accuse en effet le Tchad d’être impliqué, avec le soutien de la France, dans des tentatives de déstabilisation – une accusation non étayée publiquement, mais qui cristallise les rivalités régionales.
Pour Alger, cette alliance avec N’Djamena est stratégique : elle permet de limiter l’influence des camps Haftar et français et de sécuriser sa frontière sud. Le Parlement algérien avait d’ailleurs autorisé, quelques jours plus tôt (25 octobre), le déploiement de forces militaires au Niger, une décision historique qui illustre la priorité accordée par Alger à la stabilité de son voisin.
Les Émirats arabes unis, un acteur discret mais déterminant
Abou Dhabi joue un rôle clé dans cette recomposition, notamment via son soutien au maréchal Khalifa Haftar. Les Émirats, traditionnels alliés de Benghazi, financent et arment depuis des années les forces de l’est libyen, ce qui renforce leur position dans le jeu sahélien. Pour Alger, cette proximité représente une menace directe : l’influence émiratie à la frontière libyenne, combinée à l’expansion du camp Haftar vers le Fezzan, pourrait perturber les équilibres que l’Algérie a mis des décennies à construire.
Le Fezzan, zone charnière entre la Libye et le Niger, est particulièrement stratégique. C’est là que transitent marchandises, migrants et ressources énergétiques, mais aussi où s’organisent les réseaux de trafics. Toute militarisation accrue de cette région, sous l’impulsion de Benghazi ou d’Abou Dhabi, risque de déstabiliser une zone déjà fragilisée par les conflits et les pénuries.
Rivalité Maroc-Algérie : le Sahel, nouveau terrain de confrontation
La tension entre Alger et Rabat ne se limite plus au Maghreb. Depuis la rupture diplomatique de 2021, les deux pays s’affrontent indirectement sur le continent africain, notamment au Sahel. Le Maroc, qui a développé des liens étroits avec plusieurs États de la région, a reçu le général Haftar du 11 au 15 octobre. Une visite qui n’a pas manqué de susciter des interrogations à Alger, d’autant que Rabat et Abou Dhabi entretiennent des relations privilégiées.
Cette rivalité a des conséquences concrètes pour les citoyens nigériens. D’un côté, l’Algérie mise sur des partenariats sécuritaires et économiques pour conserver son influence historique dans le Sahel. De l’autre, le Maroc, via des accords commerciaux et des investissements, cherche à se positionner comme un acteur alternatif. Résultat : les choix politiques de Niamey – entre Alger, Rabat ou Benghazi – deviennent un levier de chantage pour les investisseurs et les donateurs internationaux.
Le Niger, pris en étau entre opportunités et risques géopolitiques
Avec ses ressources naturelles, sa position géographique et son rôle de carrefour, le Niger attire toutes les convoitises. Mais cette attractivité a un prix : le pays doit naviguer entre des alliances concurrentes, sous peine de subir des répercussions économiques et sociales désastreuses.
D’un côté, l’accord militaire avec l’Algérie et le rapprochement avec Benghazi offrent à Niamey des garanties sécuritaires et des perspectives de développement. De l’autre, une trop grande dépendance à l’égard d’un seul partenaire (qu’il s’agisse de Paris, de Benghazi ou d’Alger) pourrait isoler le pays diplomatiquement ou le transformer en champ de bataille des puissances régionales.
Les citoyens, eux, paient le prix fort. Entre insécurité persistante, inflation des prix des denrées et pénuries d’électricité, la population nigérienne subit les conséquences indirectes de ces luttes d’influence. Les projets d’infrastructure, comme les gazoducs ou les routes commerciales, sont ralentis par l’instabilité politique et la méfiance des investisseurs étrangers.
Vers un Sahel multipolaire où le citoyen devient otage des calculs géopolitiques
Les événements de ces dernières semaines dessinent une réalité implacable : le Sahel n’est plus un simple théâtre de lutte contre le terrorisme, mais un espace de compétition pour le contrôle des ressources et des routes stratégiques. Le Niger, par sa position centrale, incarne cette mutation.
Pour les populations, cela se translate par une précarisation accrue : hausse des prix, restrictions des libertés, et surtout, une insécurité endémique qui décourage toute initiative économique. Les entreprises étrangères, de leur côté, hésitent à s’engager dans un pays où les règles du jeu changent au gré des alliances.
Une chose est sûre : dans cette partie, le dernier mot ne reviendra pas aux citoyens, mais aux puissances régionales et à leurs partenaires internationaux. Et pour le Niger, comme pour ses voisins, les conséquences de cette recomposition géopolitique se feront sentir bien au-delà des frontières.