Maroc et Sahara occidental : quand le tourisme sert une stratégie politique

Maroc et Sahara occidental : quand le tourisme sert une stratégie politique

Deux vacanciers européens s'allongent sur des chaises longues au Sahara occidental, tandis qu'un autre fait du kitesurf dans la mer

La ville de Dakhla, nichée entre les dunes du Sahara et les vagues de l’Atlantique, séduit par ses paysages à couper le souffle et son climat ensoleillé. Ces atouts en font une destination prisée des voyageurs, mais derrière cette attractivité se cache une réalité géopolitique complexe. Le Maroc mise sur l’essor du tourisme dans cette région pour renforcer son emprise sur le Sahara occidental, un territoire au cœur d’un conflit territorial vieux de plusieurs décennies.

dakhla, nouvelle perle du marketing touristique marocain

Récemment, une publicité de la compagnie aérienne Ryanair a retenu l’attention : une invitation à découvrir les « prochaines aventures marocaines ». Parmi les destinations proposées, Dakhla s’imposait comme une option alléchante. Avec des vols aller-retour depuis Madrid à partir de 30 euros, cette escapade semblait accessible. Les options d’hébergement, allant des auberges aux établissements haut de gamme, mettaient en avant la région comme un « joyau caché », loin des sentiers battus.

Pourtant, cette promotion commerciale ne reflète pas la complexité du statut de Dakhla. La ville se trouve en effet au cœur du Sahara occidental, un territoire classé par les Nations unies comme « non autonome ». Cela signifie que sa population n’est pas en mesure de décider de son propre avenir politique. Le Maroc, qui contrôle environ 80 % de ce territoire, le considère comme partie intégrante de son royaume et le désigne sous le nom de « provinces du sud ».

un conflit gelé depuis 50 ans

Le Sahara occidental a été une colonie espagnole jusqu’en 1976. À la suite du retrait de l’Espagne, le Maroc a revendiqué ce territoire, déclenchant un conflit armé avec le Front Polisario, un mouvement indépendantiste sahraoui. Un cessez-le-feu, négocié sous l’égide de l’ONU en 1991, prévoyait l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Cependant, ce vote n’a jamais eu lieu, laissant le conflit dans une impasse durable. Aujourd’hui, le Front Polisario contrôle une étroite bande de territoire à l’est, tandis que le Maroc administre la majeure partie de la région.

Malgré cette situation, le Maroc investit massivement dans le développement touristique du Sahara occidental. Selon les chiffres officiels, le nombre de visiteurs dans cette zone a augmenté de plus de 50 % en sept ans, passant de 490 297 en 2019 à 743 133 en 2025. Cette croissance est en partie attribuée à l’expansion des liaisons aériennes, avec des compagnies comme Royal Air Maroc, Ryanair, Transavia France et Binter Canarias proposant désormais des vols directs.

des compagnies aériennes divisées sur l’appellation du territoire

Si certaines compagnies aériennes, comme Ryanair et Transavia France, désignent le Sahara occidental comme une destination marocaine, d’autres, comme Binter Canarias, utilisent le nom officiel du territoire. Cette différence d’approche reflète les tensions autour de la reconnaissance du statut du Sahara occidental.

Pour Tom Ruck, un touriste britannique ayant visité Dakhla, l’expérience était encore en construction. « Beaucoup de centres de villégiature étaient en cours de construction, mais ils étaient très, très vides », a-t-il confié. Il a également remarqué la présence de cachets marocains dans les passeports des visiteurs et le drapeau marocain flottant au-dessus de la ville.

des voix s’élèvent contre la légitimation de l’occupation

Des groupes de défense des droits humains et des experts en droit international critiquent la stratégie marocaine. Ils estiment que la commercialisation du Sahara occidental comme une destination marocaine risque de banaliser l’occupation et de violer le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Erik Hagen, du groupe Western Sahara Resource Watch, a souligné que « lorsque les entreprises présentent le Sahara occidental comme une destination marocaine, elles contribuent à légitimer une occupation illégale au regard du droit international ».

Les plateformes de réservation comme Expedia, Booking.com et Trivago sont également pointées du doigt. Elles classent les hébergements du Sahara occidental comme situés au Maroc, une pratique que certains experts jugent trompeuse. Booking.com a répondu que « si une région est contestée ou affectée par un conflit, des informations supplémentaires sont ajoutées pour aider les voyageurs à prendre une décision éclairée ». Le site conseille aux visiteurs de consulter les avis officiels de leur gouvernement avant de réserver.

Le Dr Andrea Maria Pelliconi, experte en droit international à l’université de Southampton, a averti que les entreprises risquent des poursuites pour violation du droit international et des droits des consommateurs. « Les compagnies aériennes et les plateformes de réservation devraient clairement distinguer le Sahara occidental du Maroc », a-t-elle déclaré.

une pression internationale qui s’intensifie

En octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution privilégiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, tout en prolongeant de 12 mois le mandat de la mission de paix de l’ONU dans la région. Cette décision, soutenue par les États-Unis, marque un tournant dans la reconnaissance internationale du statut du territoire. Pourtant, la position juridique internationale reste ferme : une solution politique doit être trouvée sous l’égide de l’ONU, et le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui doit être respecté.

Sidi Breika, représentant du Front Polisario au Royaume-Uni et en Irlande, a dénoncé l’utilisation du tourisme comme un outil pour imposer un « fait accompli ». « Tous les projets menés sur le territoire occupé violent le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination », a-t-il affirmé. Il a également indiqué que le Front Polisario surveillait de près les activités de Ryanair et envisageait des actions en justice.

Malgré ces tensions, le Maroc poursuit sa stratégie de développement économique dans la région. Cependant, la question du Sahara occidental reste un sujet de division internationale, et la quête d’une solution pacifique et durable semble plus que jamais nécessaire.

Une femme âgée portant un foulard bleu et blanc porte un drapeau du Sahara occidental devant d'autres manifestants