Mali : Étienne Fabaka Sissoko défend une sortie de crise par le dialogue sans alliance

Mali : Étienne Fabaka Sissoko défend une sortie de crise par le dialogue sans alliance

Faut-il engager des discussions avec le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM) ? Peut-on dialoguer avec les mouvements armés du nord sans fragiliser l’unité nationale malienne ? Quelle place pour l’imam Mahmoud Dicko dans un processus de transition ? Le Mali doit-il repenser son organisation territoriale pour sortir de l’impasse ?

Dans un entretien exclusif, Étienne Fabaka Sissoko, porte-parole de la Coalition des Forces pour la République (CFR), partage sa vision pour une résolution durable de la crise malienne. Il insiste sur un point crucial : « dialoguer n’est pas s’allier ». Une position qui redéfinit les contours d’une paix possible.

Un blocus qui affame les civils n’est pas une solution

Quelle est la perception de la situation sécuritaire au Mali, notamment à Bamako, et l’impact du blocus ?

Étienne Fabaka Sissoko : Parler de blocus « qui fonctionne » reviendrait à valider une stratégie fondée sur la souffrance des populations. Ce blocus ne fait que compliquer leur quotidien : pénuries, flambée des prix et insécurité grandissante à Bamako. Pour un pays enclavé comme le Mali, contrôler ses axes d’approvisionnement relève de la souveraineté. La CFR rejette fermement cette approche, car elle pénalise avant tout les civils. Pourtant, cette crise révèle l’échec d’une réponse purement militaire. Une solution durable exige une réponse politique, axée sur la protection des populations et la sécurisation des corridors.

Les Maliens aspirent à la paix et à une alternative politique

Quelques mois après la création de la CFR, quel bilan tirez-vous de son ancrage dans le paysage politique malien ?

Étienne Fabaka Sissoko : La CFR, bien que récente, répond à une attente profonde des Maliens. Ils veulent la paix et une issue à la crise actuelle. Notre mouvement n’est pas un parti traditionnel, mais une plateforme dédiée à la sauvegarde nationale. Nous constatons un besoin criant de voix maliennes structurées et responsables, tant sur le plan local qu’international. Notre objectif ? Proposer une alternative crédible entre l’enlisement du pouvoir militaire et le chaos. Nous visons une transition civile, loin des logiques de division.

Certains évoquent des liens étroits entre la CFR et le Front de libération de l’Azawad (FLA). Comment les qualifier ?

Étienne Fabaka Sissoko : Ces assertions sont infondées. La CFR n’est pas la branche politique du FLA, et le FLA n’est pas sa branche militaire. Nous entretenons des échanges avec tous les acteurs de la crise, mais dialoguer ne signifie pas s’allier ni coordonner des actions. Notre mouvement est avant tout civil et exclut toute implication dans des activités armées. Notre credo : le Mali doit rester indivisible. Cependant, les questions territoriales et de gouvernance méritent une réflexion politique, et non une réponse par la force. La CFR prône un dialogue républicain, transparent et strictement encadré.

Aucune légitimité automatique pour les groupes armés

Après l’offensive du JNIM en avril dernier, la CFR était-elle prête à gérer une transition politique en cas d’effondrement du régime ?

Étienne Fabaka Sissoko : Un mouvement responsable se doit d’anticiper les scénarios de crise. Cependant, notre stratégie ne repose ni sur l’effondrement violent de l’État ni sur la victoire militaire d’un groupe armé. Les attaques du 25 avril 2026 ont révélé l’ampleur du danger politique qui pèse sur le Mali. Mais cela ne confère aucune légitimité automatique aux groupes armés pour décider de l’avenir du pays. Oui, nous avons imaginé une transition civile de sauvegarde nationale. Son rôle serait de rétablir les libertés publiques, de protéger les populations, d’organiser un dialogue inclusif, de rédiger une nouvelle Constitution et de préparer des élections. La présidentielle ne doit pas marquer le début, mais l’aboutissement de ce processus. Sans sécurité ni consensus, les mêmes erreurs se répéteront.

Dans l’hypothèse où la CFR accéderait au pouvoir, quel rôle pourrait jouer l’imam Mahmoud Dicko ?

Étienne Fabaka Sissoko : L’imam Mahmoud Dicko ne doit pas être perçu comme un leader politique de substitution. Son rôle pourrait être celui d’une figure morale, apaisant les tensions et facilitant le dialogue entre les différentes composantes de la société. Mais les responsabilités exécutives doivent revenir à des institutions civiles légitimes, issues du suffrage universel. La légitimité politique émane du peuple, pas d’une autorité religieuse.

Dialoguer sans capituler : les lignes rouges de la CFR

La CFR défend le dialogue avec le JNIM. Jusqu’où seriez-vous prêt à aller dans cette démarche ? Quelles sont vos limites intransigeantes ?

Étienne Fabaka Sissoko : Notre approche n’est ni une reddition ni une récompense. C’est un outil pour mettre fin à la guerre et protéger les populations. Le principal obstacle ? L’affiliation du JNIM à Al-Qaïda, incompatible avec un processus de paix national. Nos lignes rouges sont non négociables : l’unité du Mali, le maintien d’un État républicain, le respect des libertés fondamentales, la rupture avec les agendas transnationaux armés, l’arrêt des attaques contre les civils et l’absence d’impunité pour les crimes graves. Concernant Iyad Ag Ghali, nous ne fondons pas notre stratégie sur des intentions supposées. Seuls les actes comptent : cessation des hostilités, protection des civils, accès humanitaire, rupture avec Al-Qaïda et acceptation de l’unité nationale. Les attaques dans les pays voisins prouvent que le problème dépasse le cadre malien. Une rupture avec les agendas transnationaux doit être concrète, pas seulement verbale. Nous ne négocions pas l’État malien, mais les conditions pour en sortir sans renoncer à la République.

Décentralisation oui, charia non : la CFR clarifie sa position

Votre mouvement plaide pour une décentralisation poussée, voire un fédéralisme. Pourtant, le débat public se concentre souvent sur l’application de la charia dans certaines régions. Pourquoi ce malentendu ?

Étienne Fabaka Sissoko : Le débat est mal posé. Le vrai sujet n’est pas la charia, mais l’effondrement de l’État de proximité. Dans de nombreuses zones, l’administration est absente, la justice inaccessible et les services publics défaillants. Face à ce vide, les populations se tournent vers les autorités locales restantes : chefs coutumiers, notables ou religieux. La CFR ne propose pas la charia. Elle défend une République malienne capable d’intégrer des mécanismes de médiation locale, à condition qu’ils s’inscrivent dans le cadre constitutionnel. Les principes sont clairs : respect de la Constitution, égalité des citoyens, protection des femmes et des enfants et droit de recours devant la justice nationale. La décentralisation doit servir la gouvernance, pas alimenter les caricatures.

Que signifie concrètement votre vision du fédéralisme pour le Mali ?

Étienne Fabaka Sissoko : Il s’agit de redistribuer les compétences, les ressources et les recettes entre Bamako et les collectivités territoriales, tout en maintenant un État unitaire et souverain. Dans un pays aussi vaste que le Mali, concentrer tout à la capitale est inefficace. L’État doit conserver ses prérogatives régaliennes, tandis que les territoires doivent disposer des moyens pour gérer la proximité. Notre objectif : un Mali unitaire, mais davantage régionalisé, où chaque région contribue au développement national.

Restaurer l’État « utile » : les priorités de la CFR

Au-delà des critiques envers les autorités actuelles, disposez-vous d’un programme politique structuré ? Quelles sont vos propositions concrètes en matière d’éducation, de justice, de sécurité et de développement ?

Étienne Fabaka Sissoko : Oui. La CFR propose un programme de transition axé sur la restauration de l’État utile. Nos priorités ? Réouverture des écoles, renforcement de la justice, protection des populations et relance économique. Nous défendons l’indépendance de la magistrature, le soutien aux enseignants, l’amélioration des capacités des forces de sécurité et la sécurisation des corridors économiques. La crise est aussi humanitaire : l’accès à l’éducation, à la justice, à la sécurité, à l’énergie et à l’alimentation doit être rétabli en priorité pour reconstruire le pays.

Comment situez-vous l’action de l’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS) par rapport à la CFR ?

Étienne Fabaka Sissoko : L’ADS est une convergence civique et démocratique entre Maliens, Burkinabè et Nigériens partageant un constat commun : la crise du Sahel est autant sécuritaire que institutionnelle et démocratique. Ce n’est ni une structure militaire ni un commandement politique unifié. La CFR reste une initiative malienne, répondant à la crise malienne. L’ADS vise à coordonner des actions de plaidoyer, de défense des libertés publiques et de solidarité entre démocrates sahéliens confrontés à la restriction des espaces politiques.

La CFR ne propose ni vengeance, ni partition, ni théocratie, ni retour à l’ancien système. Elle défend une sortie de guerre par une transition civile, un dialogue national encadré, une refondation territoriale, une armée républicaine et le retour à la démocratie. Notre conviction : le Mali ne sera pas sauvé par un homme fort, mais par un pacte national fort.