En République démocratique du Congo, le pouvoir ne se conquiert pas toujours sous les projecteurs. Parfois, il s’installe dans l’ombre, guidé par des mains invisibles. Depuis 1960, chaque changement de régime, chaque transition, chaque prise de pouvoir a eu son architecte secret : les services de renseignement. Puissants, insaisissables, ils incarnent une force bien plus redoutable que l’armée ou la justice.
Les services de renseignement congolais ne sont pas de simples outils de l’État. Ils sont l’État. Quand la Sûreté Nationale s’exprime, le Palais présidentiel frémit. Quand le CND écoute, les ministres retiennent leur souffle. Quand l’ANR agit, les tribunaux plient. Pourquoi ? Parce que l’histoire du Congo s’est écrite dans le sang, les coups d’État et la méfiance. Dès 1960, avec l’indépendance, un jeu bien plus dangereux que la politique traditionnelle s’est installé. Et les services secrets en ont été les maîtres d’œuvre.
Officiellement, leur mission est claire : collecter des informations politiques, économiques et sociales. Officieusement, ils en font bien plus. Trois objectifs principaux guident leurs actions :
- Protéger le dirigeant – contre ses ennemis, son propre camp, voire son peuple.
- Surveiller l’ensemble de la société – opposants, ministres, religieux, étudiants, diaspora. Personne n’échappe à leur regard.
- Instaurer la peur – pour dissuader quiconque de défier l’ordre établi.
De 1960 à 1990, un seul système, trois figures emblématiques ont façonné cette machine de contrôle :
- Victor Nendaka Bika, « l’Oufkir congolais » : Ancien infirmier, il transforme la Sûreté coloniale en police politique. Il impose une règle immuable : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres. Son influence est telle qu’il peut menacer un ministre avec l’armée et en sortir vainqueur.
- Seti Yale, « l’Éminence grise » : Formé par les États-Unis et Israël, il structure le CND, véritable KGB zaïrois. Il introduit les écoutes, les filatures et la torture comme méthodes systématiques.
- Honoré Ngbanda, « Terminator » : Il industrialise l’espionnage. Chaque ministère, chaque ambassade a son informateur. Il étend la répression jusqu’en Europe, faisant du CND une entité autonome, presque invincible.
Le fil conducteur de cette époque ? Une maxime sans appel : « Qui contrôle le renseignement contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a bien compris. Il a multiplié les services – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils se surveillent entre eux, sans jamais laisser un seul homme devenir trop puissant. Nendaka est limogé en 1965, Seti Yale écarté, Ngbanda poussé vers la sortie en 1990.
En 1997, le système s’effondre avec la chute de Mobutu. Mais il ne disparaît pas. Il se transforme. Les sigles changent – SNIP, AND, ANR – les méthodes, elles, restent. Les caves aussi.
Cette enquête plonge dans les coulisses d’un pouvoir qui ne dit jamais son nom. Elle commence en octobre 1960, trois mois après l’indépendance. Mobutu vient de renverser Lumumba. Il lui faut un homme pour contrôler les ombres. Ce sera Victor Nendaka Bika, nommé directeur de la Sûreté Nationale.
Victor Nendaka : l’homme qui a inventé la police politique congolaise
Victor Nendaka Bika n’a jamais porté d’uniforme. Pourtant, entre 1960 et 1965, il a fait trembler le Congo. De simple infirmier, il devient l’architecte d’un système où la police dépasse la loi. Nommé à la tête de la Sûreté Nationale, il réorganise l’institution pour en faire un outil de surveillance et de répression impitoyable. Son premier acte ? Créer le Bureau d’Investigations Nationales (BIN), chargé non plus de lutter contre le crime, mais contre les partisans de Lumumba.
Il intègre le « Groupe de Binza », cercle occulte qui dirige le pays sans mandat électif. Avec Mobutu et d’autres, il façonne une gouvernance où les décisions se prennent loin des regards indiscrets. Son surnom, « l’Oufkir congolais », lui vient de sa capacité à imposer trois principes intangibles :
- La Sûreté au-dessus des lois : face à un ministre qui tente de le limoger, il fait encercler son bureau par l’armée.
- Le renseignement comme outil politique : membre du Groupe de Binza, il influence les nominations de Premiers ministres, avec l’aval de la CIA.
- L’impunité : sur le sort de Lumumba, il rejette toujours la faute sur d’autres : « Ce n’est pas moi, c’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »
Lumumba : le rôle trouble de Nendaka dans sa chute
Le 13 décembre 1961, une scène historique se joue à Léopoldville. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Gbenye, tente de limoger Victor Nendaka. Le communiqué est signé, publié. Mais Nendaka ne l’entend pas de cette oreille. Un simple coup de fil à Mobutu, et tout bascule : des troupes encerclent la Sûreté. Gbenye est menacé d’arrestation. Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie une nouvelle ordonnance : Nendaka reste. Gbenye est destitué. Pour la première fois au Congo, un chef de la police défie un ministre… et gagne.
Cette victoire marque la naissance d’un modèle : la police politique devient une force autonome, au-dessus de l’État. Mais c’est aussi dans ces bureaux sans fenêtres que se décide, quelques semaines plus tôt, le sort de Patrice Lumumba. Le 16 janvier 1961, Victor Nendaka brandit devant la Commission d’enquête belge un document historique : une note manuscrite.
« Quand on a appris que Tshombe accueillerait Lumumba, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document. » Ces lignes scellent le destin de Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito. Dans la nuit du 17 janvier, ils sont transférés vers Élisabethville. Le lendemain, ils sont exécutés. Nendaka se défend : « Kasa-Vubu a accepté ce transfert parce qu’il pensait, comme moi, que Lumumba ne serait pas tué au Katanga. Chez nous, on ne tue pas ses adversaires, on discute sous le baobab. » Pourtant, les historiens restent sceptiques. Nendaka, qui entretenait des relations tendues avec Lumumba depuis les élections de 1960, est suspecté d’avoir joué un rôle central dans cette tragédie.
En octobre 1965, Mobutu écarte Nendaka. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale et Honoré Ngbanda ne feront que perfectionner la méthode : un renseignement sans limites, une répression sans visage, un pouvoir sans contre-pouvoir.
Bienvenue dans les coulisses du vrai pouvoir à Kinshasa. Celui qui ne se chuchote pas dans les médias, mais qui se murmure dans les bureaux verrouillés, où chaque décision peut sceller le destin d’un homme… ou d’un pays.