Entre quête de souveraineté et nouvelles dépendances

Les drones s’imposent désormais comme des outils incontournables des stratégies militaires africaines. Dans un chapitre publié dans le Rapport annuel sur la géopolitique de l’Afrique (RAGA 2026), la chercheuse Djenabou Cissé analyse une transformation profonde des conflits sur le continent. Si cette « dronisation » renforce les capacités opérationnelles des États, elle révèle aussi une forte dépendance technologique vis-à-vis des puissances étrangères et soulève de nouveaux défis en matière de sécurité, de gouvernance et de protection des populations civiles.
Longtemps utilisés pour des missions de surveillance et de renseignement, les drones occupent aujourd’hui une place centrale dans les stratégies sécuritaires africaines. Selon Djenabou Cissé, leur diffusion rapide traduit une mutation profonde des modalités de la guerre sur le continent, où les États comme les groupes armés non étatiques s’approprient progressivement ces technologies.
L’étude rappelle que le rythme des acquisitions s’est considérablement accéléré au cours des deux dernières décennies. Alors qu’un seul accord d’acquisition de drones était recensé en Afrique en 2001, ce chiffre est passé à vingt-et-un en 2021. Entre 1980 et 2024, plus de 1 500 drones militaires ont été acquis par 31 pays africains, avec une forte accélération entre 2020 et 2023. L’Afrique du Nord concentre plus de la moitié de ces acquisitions, tandis que le Nigeria figure parmi les principaux acheteurs du continent.
Pour l’auteure, cette montée en puissance répond d’abord à la dégradation de l’environnement sécuritaire africain. Face aux groupes armés et aux conflits internes, les drones offrent aux États des capacités de surveillance, de renseignement et de frappe à distance, tout en limitant les risques pour les soldats déployés sur le terrain.
Les conflits au Soudan, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Somalie ou encore en Éthiopie illustrent cette évolution. Les drones y sont devenus des instruments privilégiés des opérations militaires, mais aussi des outils de communication et de propagande, utilisés aussi bien par les armées régulières que par les groupes armés.
Une technologie désormais accessible aux groupes armés…
L’une des principales évolutions mises en évidence concerne la démocratisation de ces technologies. Des drones civils, facilement disponibles sur le marché, sont désormais transformés en armes par des organisations comme Boko Haram, Al-Shabaab ou le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).
Cette appropriation modifie profondément les rapports de force. Les drones ne servent plus uniquement à observer mais également à conduire des attaques ciblées, à coordonner les opérations au sol et à diffuser des images destinées à renforcer l’impact psychologique des actions militaires.
Malgré cette montée en puissance, l’étude souligne que les États africains demeurent fortement dépendants des fournisseurs étrangers. La Chine, Israël, les États-Unis et, plus récemment, la Turquie dominent largement le marché africain des drones. Au-delà de la vente des appareils, ces partenaires assurent également la formation, la maintenance, les mises à jour logicielles et l’approvisionnement en pièces détachées, créant ainsi une dépendance stratégique durable.
Cette situation soulève également des interrogations sur la souveraineté numérique et la protection des données collectées par ces systèmes.
Face à ces dépendances, plusieurs pays investissent dans la production locale. L’Afrique du Sud demeure le principal pôle industriel du continent dans ce domaine. Le Maroc développe également une stratégie combinant production nationale et partenariats internationaux, tandis que le Nigeria, l’Égypte, l’Éthiopie, la Tunisie ou encore l’Algérie multiplient les initiatives visant à renforcer leurs capacités industrielles.
Le Sénégal figure également parmi les pays cités grâce aux activités de l’entreprise Ndobine, spécialisée dans le développement de drones adaptés notamment à la surveillance maritime, à la cartographie et à l’agriculture de précision. Toutefois, la production locale ne représenterait encore qu’environ 12 % du marché africain.
Des gains tactiques, mais pas de solution aux conflits…
Pour Djenabou Cissé, les drones ne constituent pas une révolution stratégique susceptible de résoudre les conflits africains.
S’ils renforcent les capacités militaires des États et modifient les tactiques de combat, ils n’agissent pas sur les causes profondes des crises. Au contraire, leur prolifération contribue parfois à intensifier les violences.
L’étude rappelle qu’en 2024, 484 frappes de drones ont causé la mort de 1 176 civils dans treize pays africains. Au Soudan, près de 700 civils auraient été tués lors des trois premiers mois de 2026 par des frappes de drones, selon les données citées dans le rapport.
En conclusion, l’auteure appelle les États africains à accompagner cette montée en puissance technologique par des politiques publiques adaptées. Elle recommande notamment l’élaboration de doctrines d’emploi conformes au droit international humanitaire, le renforcement de la formation des opérateurs, une meilleure transparence dans les acquisitions, le développement d’une industrie locale et une harmonisation progressive des règles au niveau continental sous l’égide de l’Union africaine.
Pour Djenabou Cissé, l’enjeu ne réside plus seulement dans l’accès aux drones, mais dans la capacité des États africains à maîtriser leurs usages. À défaut, prévient-elle, la « dronisation » risque davantage de renforcer les dépendances et d’alimenter les dynamiques de violence que de consolider durablement la sécurité du continent.
Khaly Sarr