La République centrafricaine sous l’emprise économique des mercenaires russes

La République centrafricaine (RCA) a connu une période d’instabilité prolongée, marquée par une guerre civile dès 2004, suivie de multiples affrontements insurgés. Face à cette situation chaotique, le gouvernement centrafricain a fait appel aux services du groupe de mercenaires russes Wagner, les invitant en tant que formateurs militaires au début de l’année 2018.

Dès 2019, la présence de Wagner en Centrafrique s’était considérablement accrue, avec plus d’un millier de ses agents profondément ancrés dans les sphères politique, économique et sociale du pays. Leur attention s’est rapidement portée sur l’exploitation des ressources naturelles, notamment l’or, les diamants et le bois. Cette implication a engendré une véritable économie de conflit, où le désordre ambiant est sciemment exploité par ces mercenaires russes et d’autres factions.

Le groupe Wagner n’a pas seulement perturbé les marchés locaux par la force et l’intimidation. Il a également solidifié sa position au sein de l’administration du président Faustin-Archange Touadéra, allant jusqu’à placer un ressortissant russe au poste stratégique de conseiller principal à la sécurité.

En 2021, une vaste campagne militaire a été lancée à l’échelle nationale par les forces gouvernementales et celles de Wagner. Initialement présentée comme une opération de stabilisation, cette initiative s’est transformée en un processus étendu de consolidation territoriale, politique et économique.

Aujourd’hui, l’alliance entre les forces gouvernementales et les mercenaires de Wagner a métamorphosé l’économie centrafricaine. Ce qui servait autrefois à financer les groupes rebelles est désormais un réseau qui renforce le pouvoir du gouvernement Touadéra et enrichit considérablement la Russie.

Des élites locales, en collaboration avec leurs partenaires étrangers en matière de sécurité, des groupes armés associés et des acteurs économiques, ont utilisé la contrainte et le crime organisé pour asseoir leur autorité, contrôler les ressources et servir leurs intérêts financiers. La RCA est ainsi devenue une plateforme pour de puissants réseaux criminels transnationaux. D’autres nations, telles que les Émirats arabes unis, le Rwanda et la Turquie, exercent également une influence notable dans le pays.

La participation des mercenaires russes n’est pas désintéressée ; elle est intrinsèquement transactionnelle. L’objectif de leur expansion est de fusionner les dimensions sécuritaire, économique et politique pour s’assurer le contrôle des richesses naturelles, garantissant ainsi une influence russe durable sur le long terme.

Grâce à l’appui russe, le président Touadéra a renforcé son autorité politique. Parallèlement, des individus et entités liés à Wagner et leurs alliés se sont intégrés aux ministères clés, aux agences de sécurité, à l’administration douanière et au secteur des ressources stratégiques. Loin d’apporter la stabilité, cette dynamique a plutôt accentué et systématisé les pratiques de coercition, d’extraction et de prédation.

Les avancées gouvernementales contre les groupes armés n’ont pas éradiqué la « rapacité du conflit » dans les secteurs miniers, les routes commerciales et la fiscalité. Elles ont plutôt redirigé ces bénéfices vers des acteurs et réseaux au sein du gouvernement ou qui lui sont liés, qui tirent désormais profit de ces diverses filières.

La Russie a particulièrement tiré profit du commerce de l’or et du carburant en Centrafrique. Le groupe Wagner a mis en place une « chaîne d’approvisionnement illicite en carburant » pour financer ses opérations militaires conjointes avec le gouvernement, ainsi que ses activités minières.

L’ampleur de l’implication de Wagner dans le commerce de l’or centrafricain est frappante. On estime que les intérêts contrôlés par Wagner produisent environ 5 tonnes d’or par an. Cet or représente une valeur d’environ 250 millions de dollars à l’exportation, pouvant atteindre facilement 500 millions sur le marché international.

Dès 2021, les forces russes et rwandaises ont repris le contrôle de régions minières stratégiques, empêchant les groupes armés d’y opérer. Conséquence directe, une plus grande quantité d’or d’origine artisanale a été exportée par les canaux officiels. En 2023, les exportations aurifères ont atteint 1,7 tonne. Les prévisions tablaient sur environ 2,5 tonnes pour 2025, mais ce chiffre a été largement dépassé fin 2023, atteignant 7 tonnes.

Un tel volume « dépasse de loin la capacité de production artisanale et doit donc inclure de l’or d’origine industrielle, très probablement issu des concessions de Wagner ».

Bien que l’accord de sécurité entre la Russie et la RCA soit singulier sur le continent, la volonté russe de s’approprier les ressources africaines, notamment l’or, est une tendance plus large. Entre février 2022, marquant l’invasion de l’Ukraine, et fin 2023, les forces russes ont accaparé pour plus de 2,5 milliards de dollars d’or africain.

Cette prédation aurifère russe se concentre principalement sur la Centrafrique, le Mali et le Soudan. En RCA, Wagner a obtenu les droits exclusifs sur la mine de Ndassima, la plus grande du pays. Au Soudan, la Russie contrôle une raffinerie majeure et est le « principal acheteur d’or soudanais non transformé ». Au Mali, les mercenaires russes perçoivent chaque mois des millions de dollars en espèces de la part de la junte au pouvoir, qui dépend des sociétés d’extraction aurifère pour l’essentiel de ses recettes fiscales. Ces arrangements permettent de contourner les sanctions internationales grâce à des « routes de contrebande complexes et des tactiques de dissimulation commerciale » observées en Centrafrique et au Soudan.