Dette publique au Sénégal : les défis d’une gestion sous tension politique et économique

Dette publique au Sénégal : quand la gestion se heurte aux réalités politiques et économiques

Les décideurs publics sont souvent confrontés à un dilemme cornélien : concilier les impératifs d’une gestion financière saine avec les contraintes d’un calendrier politique souvent court. Cette tension, au cœur de la théorie des choix publics, prend une dimension particulière pour le Sénégal, où la dette publique atteint des niveaux critiques. Comment un État peut-il équilibrer ces exigences contradictoires sans hypothéquer son avenir ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis près de deux ans, le gouvernement sénégalais scrute avec attention l’évolution de sa dette, évaluée à 23 666,8 milliards de francs CFA à la fin 2024, soit 118,8 % du PIB. Une situation alarmante, d’autant que le service de cette dette absorbe l’intégralité des recettes fiscales : 4 357,5 milliards de francs CFA en 2025, dont 1 088,1 milliards en intérêts et commissions. En 2026, le scénario se répète, avec un service de la dette prévisionnel de 5 498 milliards de francs CFA, contre des recettes fiscales attendues de 5 384,8 milliards.

Un diagnostic sans appel : la dette menacée par sa propre dynamique

Trois variables clés déterminent la viabilité de la dette publique : le taux d’intérêt apparent, l’encours rapporté au PIB et la maturité moyenne pondérée. Pour le Sénégal, ces indicateurs sont préoccupants. Le taux d’intérêt effectif de la dette, toutes devises confondues, s’élève à 3,9 % en 2024, avec des écarts notables entre la dette libellée en devises étrangères (3,4 %) et celle en francs CFA (5,3 %). Quant à la maturité moyenne résiduelle, elle chute à 3,6 années pour la dette domestique, contre 8,7 années pour la dette extérieure. Un risque de refinancement accru se profile, alors que 14,3 % de la dette totale devient exigible à très court terme.

Recettes fiscales et refinancement : des solutions limitées dans le temps

Face à cette situation, le gouvernement mise sur deux leviers : l’augmentation des recettes fiscales et le refinancement de la dette. Pourtant, les prévisions du Plan de Redressement Économique et Social (PRES), lancé en août 2025, peinent à convaincre. L’objectif de 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires d’ici 2028 semble hors de portée, avec seulement 54,2 milliards collectés au premier trimestre 2026. Les réalisations annoncées pour 2026 s’élèvent à 300 milliards, loin des 703,6 milliards escomptés. Ces écarts s’expliquent par des paramètres structurels, comme le taux de pression fiscale effectif (18,9 % du PIB en 2025) ou le potentiel fiscal estimé à 25,3 % du PIB.

Le refinancement, quant à lui, apparaît comme une solution de court terme aux conséquences coûteuses. En 2025, le Sénégal a mobilisé 4 004 milliards de francs CFA sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024. Pourtant, les nouvelles dettes contractées affichent des taux d’intérêt oscillant entre 6 % et 8 % en 2026, bien supérieurs aux 3,9 % de la dette existante. La maturité moyenne se réduit également, passant de 8,7 années pour la dette extérieure à 3,6 années pour la dette domestique. Résultat : le refinancement aggrave la dynamique de la dette, avec un encours total passé à 25 198,48 milliards de francs CFA en 2025, malgré une légère amélioration du ratio dette/PIB à 112 % (grâce à la croissance liée aux hydrocarbures).

Un solde primaire déficitaire : l’indicateur d’une crise annoncée

Le solde primaire, qui mesure l’excédent des recettes hors dette sur les dépenses (hors intérêts), est un indicateur clé de la santé financière d’un pays. Pour le Sénégal, il affiche un déficit de -401,7 milliards de francs CFA en 2025, soit -1,8 % du PIB. Pire encore, le solde primaire stabilisant, nécessaire pour stabiliser la dette à 119 % du PIB, aurait dû être de +2,7 % du PIB. En 2026, les prévisions restent pessimistes : un solde primaire de -246 milliards de francs CFA, avec un taux d’intérêt apparent de 4,79 % et un taux de croissance hors hydrocarbures de 3,2 %. Le solde primaire stabilisant reste supérieur au solde primaire effectif, confirmant le risque d’un effet boule de neige.

Cette situation s’explique en partie par un écart croissant entre le coût de la dette et le taux de croissance. En 2025, le taux d’intérêt apparent de la dette (4,59 %) dépasse largement le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Une dynamique insoutenable à moyen terme, qui pousse le pays vers une impasse budgétaire.

Vers une renégociation inévitable ?

Face à l’urgence, le Sénégal a mis en place une Direction Générale des Financements et de la Dette, une réforme institutionnelle bienvenue mais insuffisante. Pour sortir de cette spirale, des mesures plus radicales s’imposent : renégociation des échéances, des taux d’intérêt, voire une décote nominale sur certains encours. Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations politiques, sous peine de voir la crise s’aggraver. Différer ces décisions ne ferait qu’alourdir le coût budgétaire et économique, en évincant les acteurs privés du marché financier et en réduisant l’investissement public.

En définitive, la gestion de la dette au Sénégal relève moins d’un choix idéologique que d’une nécessité arithmétique. Les marges de manœuvre se réduisent, et les solutions de court terme, comme le refinancement, ne font que repousser l’échéance d’une crise inéluctable. Seule une approche pragmatique, alliant réformes structurelles et renégociations audacieuses, permettra au pays de retrouver une trajectoire financière viable.