Crise au Mali : l’offensive des groupes armés fragilise le pouvoir militaire

Une colonne de fumée noire s'élève au-dessus de bâtiments tandis que des motos circulent en premier plan.

Dans la nuit du 25 avril 2026, des détonations et des échanges de tirs prolongés ont rompu le calme autour de Kati, une localité militaire située à seulement 15 kilomètres au nord-ouest de Bamako, capitale du Mali. En quelques heures, des attaques simultanées coordonnées par le groupe jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et le mouvement séparatiste touareg FLA (Front de Libération de l’Azawad) ont secoué plusieurs régions du pays. Dès le lendemain, le régime militaire au pouvoir annonçait le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, des suites de blessures subies lors d’un assaut contre sa résidence. Des rumeurs persistantes évoquent également la mort ou des blessures graves de Modibo Koné, chef des services de renseignement, lors de cette vague d’attaques. Pourtant, les autorités militaires avaient affirmé, dès les premiers jours, que la situation était « sous contrôle », illustrant ainsi l’écart persistant entre les déclarations officielles et la réalité opérationnelle.

Ces offensives représentent le défi le plus direct lancé au pouvoir du leader de la junte, Assimi Goïta, depuis son coup d’État de 2020. Elles surviennent à un moment où la position du régime militaire malien était déjà affaiblie. Depuis septembre 2025, le JNIM maintient un blocus contre le Mali enclavé, empêchant l’importation de denrées et de carburant depuis le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Les conséquences de ce siège sont dramatiques : fermetures d’écoles, pénuries généralisées et paralysie partielle du pays. En mars 2026, la junte a nié avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour lever temporairement ce blocus, initialement prévu jusqu’à la fin du mois de mai. Ces événements récents révèlent la capacité du groupe jihadiste à étouffer l’État malien bien au-delà du champ de bataille.

Une alliance jihadiste-séparatiste inédite

En 2012, une coalition similaire avait balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. Composée de groupes jihadistes cherchant à établir un émirat islamique et de séparatistes touaregs aspirant à l’autodétermination, cette alliance s’était formée autour de combattants touaregs revenus de Libye après la chute de Kadhafi. Leur union, bien que temporaire, avait permis de contrôler une zone vaste comme le Texas avant de s’effondrer sous les tensions internes. Les factions jihadistes avaient alors tourné leurs armes contre leurs anciens alliés touaregs.

Les attaques récentes marquent la première grande offensive coordonnée entre ces deux groupes en plus de dix ans. Bien que le JNIM et le FLA partagent des objectifs communs, leur alliance reste tactique et non stratégique. Leurs divergences à long terme rendent toute fusion permanente improbable. Pourtant, pour l’instant, les deux groupes semblent s’accorder sur un objectif commun : démontrer l’incapacité de l’État malien à protéger ses institutions. Pour le JNIM, cette stratégie vise à user les ressources et la volonté du régime jusqu’à son effondrement interne.

Sadio Camara, le ministre de la Défense décédé, était l’architecte principal des relations entre le Mali et Moscou. Il avait supervisé le déploiement du groupe Wagner fin 2021, ce qui avait conduit à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de paix de l’ONU en 2023. Après la mort de Prigojine en août 2023, Wagner a été réorganisé sous le nom d’Africa Corps, désormais orienté vers des missions de conseil et de formation plutôt que d’engagement direct au combat. Cette réorientation s’est traduite par une baisse significative de l’activité opérationnelle : le nombre de batailles impliquant des combattants russes est passé de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec seulement 24 incidents par mois en moyenne début 2026. La guerre en Ukraine a en outre réduit les effectifs disponibles pour l’Africa Corps, limitant encore davantage sa capacité à soutenir le Mali.

Le revers de Kidal : un symbole de l’échec stratégique

La distinction entre Wagner et l’Africa Corps éclaire ce qui s’est passé à Kidal. En novembre 2023, les forces maliennes soutenues par Wagner avaient repris la ville après plus d’une décennie de contrôle jihadiste. Cette victoire avait été présentée comme un succès de la stratégie sécuritaire du régime avec Moscou. Pourtant, lors des attaques d’avril 2026, l’Africa Corps a finalement accepté de se retirer de Kidal, abandonnant cette position sans combat.

Cette issue résume l’échec du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces juntes avaient justifié leur rupture avec les partenaires occidentaux par l’échec de ceux-ci à garantir leur sécurité. Elles avaient également quitté la CEDEAO pour former leur propre alliance défensive. Aujourd’hui, elles gouvernent dans un environnement sécuritaire bien plus dégradé que celui qu’elles avaient hérité. Leur légitimité repose sur ce choix, dont les récents événements révèlent les risques croissants.

Depuis 2012, les militaires du Sahel ont invoqué l’insécurité pour justifier au moins cinq prises de pouvoir anticonstitutionnelles. Trois d’entre elles ont renversé des présidents démocratiquement élus : Amadou Toumani Touré au Mali en 2012, Ibrahim Boubacar Keïta en 2020 (d’une manière que Goïta avait ensuite consolidée en 2021) et Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso en 2022. Une autre a destitué le gouvernement de transition civil de Keïta, et la cinquième, la plus révélatrice, a renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba au Burkina Faso en octobre 2022, neuf mois seulement après son propre coup d’État, sous prétexte qu’il n’avait pas amélioré la situation sécuritaire.

Assimi Goïta se retrouve aujourd’hui dans une position similaire à celle de Damiba, avec une emprise sur le pouvoir plus incertaine que jamais. La mort de Camara, qui était son principal rival au sein de la junte, crée un vide dans l’architecture sécuritaire malienne à un moment où le régime a déjà vidé de sa substance la légitimité politique de l’État. En mai 2025, la junte a dissous tous les partis politiques et accordé à Goïta un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, prolongeant son règne au moins jusqu’en 2030. Une tentative de coup d’État déjouée en août 2025 a mis en lumière les divisions au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. Les récents événements pourraient exacerber ces tensions, les officiers cherchant à attribuer la responsabilité de l’échec de renseignement à l’entourage du régime.

Les risques d’un coup d’État interne ou d’une mutinerie parmi les officiers subalternes, déjà élevés depuis le blocus du carburant, se sont accrus. Ce que le régime malien trouvait attrayant dans l’arrangement avec la Russie était la perspective que Wagner, puis l’Africa Corps, serviraient de police d’assurance pour le pouvoir. Ce calcul a volé en éclats le 25 avril 2026, marquant un tournant où les dirigeants de la junte devront décider si leur relation avec Moscou sert encore leurs intérêts.

Le Mali, épicentre historique de la lutte antiterroriste

Pendant près d’une décennie, le Mali a été au cœur des efforts américains pour contrer le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient entraîné la suspension de la plupart de l’aide étrangère en vertu de l’article 7008 de la loi de finances américaine. Cependant, ces derniers mois, plusieurs indices laissent penser que l’administration Trump envisage de revoir cette position. En février 2026, le Trésor américain a levé les sanctions contre trois hauts responsables maliens, dont le défunt ministre de la Défense, initialement imposées en 2023 pour leur collaboration avec le groupe Wagner. Ces levées de sanctions ont suivi une visite du responsable africain du département d’État à Bamako, explorant les conditions d’un nouveau partenariat bilatéral. Les discussions en cours portent notamment sur le partage de renseignements, l’autorisation de survol par des drones de surveillance et l’accès à des minerais stratégiques comme le lithium et l’or.

Les récents événements paradoxalement augmentent l’influence des États-Unis au Mali. Non seulement le partenaire russe du régime a été publiquement humilié par l’offensive des groupes armés, mais la prémisse centrale de la stratégie sécuritaire de la junte est désormais mise à mal. Washington explorait déjà un accord « minerais contre sécurité » avec Bamako avant ces attaques, inspiré par l’accord signé avec la République démocratique du Congo en décembre 2025. Cet arrangement offrait une coopération économique et sécuritaire en échange d’un accès privilégié aux réserves minières congolaises. Une telle formule pourrait servir de modèle pour ramener les juntes du Sahel dans le giron américain, avec l’implication potentielle d’acteurs privés comme Vectus Global d’Erik Prince, déjà déployé en RDC.

L’offensive récente au Mali confirme ce que le parcours du JNIM suggérait depuis longtemps : l’approche de la junte échoue. Les conditions structurelles rendent l’environnement actuel bien plus menaçant que celui qui suivit la crise de 2012. Le JNIM peut étendre son influence jusqu’à Bamako à volonté, même sans la capacité de s’emparer et de tenir la capitale. Le groupe a également élargi ses outils opérationnels, incluant des capacités de drones, des sabotages économiques (blocus et attaques sur les chaînes d’approvisionnement) et un réseau multinational transcendant les frontières des pays du Sahel. Pendant ce temps, l’État malien dispose de moins de ressources et de légitimité, et aucune architecture régionale crédible de sécurité n’existe, notamment depuis le retrait des États de l’AES de la CEDEAO l’année dernière.

Les voisins du Mali sous tension

Le Mali était le bastion russe au Sahel, et le revers d’avril 2026 aura des répercussions auprès d’autres gouvernements africains ayant cherché des garanties de sécurité à Moscou. L’Alliance des États du Sahel avait présenté son approche comme une alternative plus efficace aux arrangements sécuritaires menés par l’Occident. Les autres membres de l’alliance observent avec attention, alors que la crédibilité du modèle de junte est mise à l’épreuve.

Plus largement, l’Africa Corps a tenté de s’implanter en République centrafricaine, où le président Faustin-Archange Touadéra a résisté à un retrait complet de Wagner, dont les unités faisaient partie de sa garde personnelle depuis plusieurs années. Des instructeurs militaires russes de l’Africa Corps sont également arrivés à Madagascar après l’insurrection de 2025. Ces gouvernements avaient recherché l’engagement russe pour leur protection, mais les derniers événements au Mali pourraient inciter ces régimes, tout comme d’autres attirés par Moscou, à reconsidérer leur stratégie.

Même au-delà du continent africain, la crédibilité de la Russie était déjà fragilisée avant ces attaques. Son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et le renversement de Nicolás Maduro au Venezuela en janvier 2026 avaient déjà montré les limites de son soutien à ses partenaires. Avec le départ humiliant de l’Africa Corps de Kidal, les régimes ayant courtisé la coopération sécuritaire russe peuvent désormais tirer leurs propres conclusions sur la valeur réelle de cette offre lorsque leurs partenaires sont sous pression.