Au Togo, Faure Gnassingbé et la refonte des institutions

L’interpellation et l’inculpation de deux citoyens français dans le nord du Togo ont récemment braqué les projecteurs sur les dysfonctionnements de la gouvernance nationale. Après plusieurs jours passés aux mains des services de renseignement, leur sort judiciaire aurait été directement influencé par une directive de Faure Gnassingbé, qui aurait enjoint son ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, à ne « céder à aucune pression ».

Au-delà des implications diplomatiques, cette affaire souligne une érosion plus profonde de l’État : une perte de maîtrise de la direction du pays. Une interrogation essentielle émerge désormais au Togo : qui détient véritablement les rênes du pouvoir, et sur quelle base légale ?

En réalité, Faure Gnassingbé n’occupe plus, au sens strict, la fonction de président de la République togolaise. Par une manœuvre constitutionnelle inédite, le pouvoir a institué un nouveau texte fondamental, désignant un « président de la République » aux attributions symboliques, tandis que Faure Gnassingbé s’est arrogé le rôle de président du Conseil. Cette reconfiguration institutionnelle sans précédent révèle une primauté de l’exercice concret du pouvoir sur les dénominations officielles.

Cette stratégie marque une évolution préoccupante. Le chef d’État togolais, manifestement réticent à céder les rênes du pays, semble considérer la Constitution comme un jeu à adapter selon les circonstances : les règles sont modifiées ou réinterprétées dès qu’elles ne servent plus ses desseins. En dictant des instructions directes aux juges, tout en s’appuyant sur des structures institutionnelles qu’il a façonnées, il valide l’idée que la séparation des pouvoirs n’est plus qu’une façade.

Le Togo ne se trouve plus face à une simple controverse autour d’une transition constitutionnelle, mais bien devant l’instauration d’un pouvoir personnel s’affranchissant des principes républicains. Il s’agit d’une situation tendue où l’arbitraire a clairement supplanté l’État de droit.

Un montage institutionnel inédit

La révision constitutionnelle de 2024, validée par une Assemblée nationale où le parti au pouvoir (UNIR) détient une écrasante majorité, a converti le régime présidentiel en un système qualifié de « parlementaire ». Désormais, le président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové, ne remplit qu’une fonction protocolaire. L’intégralité des prérogatives de l’exécutif – incluant la définition des orientations politiques, le commandement des forces armées, les nominations civiles et militaires, la représentation diplomatique et le pouvoir réglementaire – a été dévolue au « président du Conseil », poste assumé par Faure Gnassingbé lui-même depuis le 3 mai 2025.

Cette nouvelle fonction est exempte de toute restriction de mandat. Contrairement à la Constitution de 1992 (révisée) qui imposait une limite de deux mandats présidentiels, la structure actuelle autorise une pérennisation indéfinie du pouvoir. Le leader du parti majoritaire accède automatiquement à la présidence du Conseil. Au vu des résultats des élections législatives de 2024, où l’UNIR a remporté 108 des 113 sièges (un scrutin largement boudé par les partis d’opposition), l’issue était prévisible. Il ne s’agit plus d’une alternance démocratique, mais d’une reconduction dynastique sous une appellation renouvelée.

Une justice sous influence

Le cas des deux journalistes français, Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër, appréhendés alors qu’ils réalisaient un reportage pour une chaîne de télévision française, ne constitue pas un événement isolé. Il s’intègre dans un schéma récurrent où les services de renseignement et l’appareil judiciaire opèrent sur des directives précises. L’instruction présumée de « ne céder à aucune pression » met en lumière une hiérarchie qui compromet directement l’autonomie de la justice. Lorsque le dirigeant de l’exécutif dicte les orientations aux magistrats, le principe de la séparation des pouvoirs s’évanouit.

Cette méthode n’est pas récente. Elle a été observée lors de la gestion des mouvements sociaux de juin 2025, dans les actions judiciaires visant des opposants, et dans le traitement de divers dossiers sensibles. Le cadre légal se transforme alors en instrument de stratégie politique, activé ou mis de côté au gré des impératifs.

Une légitimité contestée

Qui exerce réellement le pouvoir ? La réponse s’impose : un homme qui a accédé à la présidence en 2005, a renforcé son autorité pendant deux décennies, puis a remodelé l’architecture institutionnelle afin de pérenniser son mandat au-delà des cadres constitutionnels préexistants. La population togolaise n’a pas été sollicitée par voie référendaire concernant cette transformation majeure. Les élections législatives ont eu lieu dans un contexte de vives critiques et de boycott. La composition du Sénat, dont un tiers des membres est désigné par le président du Conseil, accentue davantage cette mainmise.

Il ne s’agit plus d’une transition. Il s’agit d’une reconduction du pouvoir personnel, habillée d’un apparat institutionnel. Les appellations évoluent, les procédures se multiplient, mais le véritable centre de décision demeure inchangé : Faure Gnassingbé, qui cumule désormais les fonctions de président du Conseil, de chef de la majorité parlementaire, de commandant des forces armées, et de décideur suprême.

Une conjoncture volatile

Lorsque l’arbitraire supplante le droit, que les institutions se vident de leur substance et que la justice se plie à des impératifs politiques, le pacte social se trouve fragilisé. Le Togo n’affronte plus une simple querelle constitutionnelle. Il fait face à un système qui a opté pour une gouvernance en dehors de tout cadre républicain stable et prévisible.

La question n’est plus seulement de savoir « qui dirige ? ». Elle se transforme désormais en : combien de temps ce système pourra-t-il perdurer avant que ses propres contradictions et la pression citoyenne ne provoquent son effondrement ?