L’AFD au Cameroun : un engagement financier massif mais déséquilibré
Avec un portefeuille actif dépassant les 622,8 milliards de francs CFA répartis sur 51 projets, l’Agence française de développement (AFD) s’impose comme le principal partenaire bilatéral du Cameroun. Pourtant, derrière ces chiffres impressionnants se cache une répartition sectorielle qui soulève des questions légitimes : en 2025, 44,2 % des fonds sont orientés vers les infrastructures et le développement urbain, tandis que seulement 1,7 % sont consacrés à l’agriculture et à la sécurité alimentaire — un secteur pourtant prioritaire dans la stratégie nationale.
Une présence historique et des engagements colossaux
Présente au Cameroun depuis 1960, l’AFD a accumulé des engagements représentant en moyenne 150 milliards de FCFA par an depuis 2002, faisant de ce pays l’un de ses principaux bénéficiaires en Afrique centrale. En 2025, son engagement a encore progressé pour atteindre 622,8 milliards de FCFA, répartis entre trois entités du groupe : 574,4 milliards pour l’AFD classique, 40,5 milliards pour Proparco (filiale dédiée au secteur privé) et 7,8 milliards pour Expertise France.
Les chiffres globaux masquent cependant une réalité plus nuancée. Les infrastructures et le développement urbain captent 44,2 % des fonds, suivis par le financement des institutions financières privées (35,9 %), la gouvernance (6,8 %), l’éducation et l’emploi (6,4 %). À l’inverse, l’agriculture et la sécurité alimentaire ne bénéficient que de 1,7 % des engagements, l’eau et l’assainissement de 2,2 %, et le secteur productif de 2,9 %.
Des projets phares qui illustrent la priorité accordée aux villes
La logique derrière cette répartition n’est pas un hasard, mais le reflet d’une stratégie ancienne et de besoins immédiats. En janvier 2025, cinq conventions de financement totalisant 175,5 millions d’euros ont été signées, dont un prêt souverain de 150 millions d’euros pour le Programme de lutte contre les inondations à Douala et Yaoundé (PLIDY). Ce projet vise à réduire la vulnérabilité des populations face aux inondations récurrentes, un enjeu crucial pour les deux principales métropoles du pays.
L’AFD soutient également le programme Capitales Régionales, financé via le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D), qui modernise les infrastructures urbaines dans cinq villes secondaires, ainsi que l’initiative Sporcap pour l’accès aux équipements sportifs. Ces projets, bien que nécessaires, contrastent fortement avec les ambitions affichées par le gouvernement camerounais en matière de souveraineté alimentaire.
L’agriculture, parent pauvre des financements
Le Cameroun a fait de la souveraineté alimentaire un axe central de sa Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30). Le Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH) 2024-2026 prévoit d’engager 1 500 milliards de FCFA pour réduire la dépendance aux importations de produits de base comme le riz, le blé ou l’huile de palme. Pourtant, les fonds alloués par l’AFD à ce secteur ne représentent que 1,7 % de ses engagements en 2025.
Cette proportion est d’autant plus frappante que l’AFD a déjà accompagné plus de 8 000 projets productifs au Cameroun via le programme ACEFA, touchant 260 000 exploitations agricoles. La phase de consolidation vise désormais un million d’exploitations d’ici 2035, alors que ces deux millions d’exploitations familiales assurent près de 80 % de la production agricole nationale. Malgré ces réalisations, leur poids budgétaire reste marginal face aux grands projets urbains.
Des outils financiers qui favorisent les infrastructures
La répartition par outil financier éclaire une autre dimension du portefeuille. En 2025, les prêts souverains représentent 33,9 % des engagements, suivis des prêts seniors (23,2 %), du C2D (16,2 %) et des garanties (12,6 %). Les subventions, pourtant plus adaptées aux projets à impact social direct comme ceux de l’agriculture, ne pèsent que 6,3 % du total.
Cette architecture financière a une logique propre. Les grands projets d’infrastructures se prêtent naturellement aux prêts souverains, car ils génèrent des actifs tangibles garantissant un remboursement. En revanche, les projets agricoles impliquent souvent des populations dispersées, des rendements incertains et des horizons de retour longs, ce qui les rend peu compatibles avec des instruments de dette classique. La faible part des subventions explique donc en partie le sous-financement relatif du secteur agricole.
Deux stratégies en quête d’alignement
La SND30 fixe des objectifs ambitieux en matière de transformation structurelle, comme la réduction des importations alimentaires et le développement de l’agro-industrie. Pourtant, la logique d’un bailleur dont les principaux instruments sont des prêts souverains tend à favoriser des projets à grande visibilité urbaine — routes, drainage, équipements — plutôt que des chaînes de valeur agricoles nécessitant des années d’accompagnement avant de produire des résultats mesurables.
Cette divergence entre les priorités nationales et les choix de financement de l’AFD mérite d’être soulignée. Yaoundé subit-il cette répartition dans la négociation avec son partenaire, ou l’a-t-il choisie ? La question reste ouverte, mais elle met en lumière les défis de l’alignement entre les stratégies de développement nationales et les priorités des bailleurs internationaux.